28.06.2009
Androne
L'irisation du pare-brise de l'hélico découpe le soleil en particules colorées assorties à la barrette des uniformes. Tout est si net, la réalité a l’air si bien découpée : rien ne papillonne ni ne vacille. Seule la lumière, extensible, déborde du cadre : elle se galvanise de nouveaux tons chromatiques. Des harmonies comme qui dirait ronflantes, dérivées d'une gamme secrète issue de toutes les machines qui nous cernent et se reflètent entre elles. Les couleurs métalliques ( gris acier, nickelisé, gris cendres, gris taupe, ardoise, gris chatoyant, plombé, graissé..) naissent des machines et nous échouons à les nommer. Il faudrait qu’elles le fassent à notre place. C'est une subtilité propre au langage qui m’enfièvre mais dont il est inutile de discuter ici. Le drone vert-de-gris en équilibre sur sa catapulte se fout du découpage des signifiants dans le ruban de la réalité mécanique, c’est un drone d’observation, il est là pour observer. Elle, sérieure, concentrée (uniforme jalousé, bardé de signes attrayants) est là pour expliquer comment ça marche et nous nous taisons. Les drones peuvent aussi être tactiques, stratégiques, combattants. Excusez du peu.
Pendant le déjeuner calibré comme un rouage, je pense à toutes ces observations que les drones observateurs ne communiqueront pas (jamais?) à leur base et à leurs inépuisables variantes: j'envoie les coordonnées du champ de coquelicots, du dernier banc de thon rouge, de l'Atlantide, de l'allée des baleines, de l'ovni survolant tougounska, j'ai aggrandi le territoire accessible (emphase), j'ai ramené quelques sympathiques images (litote), de formidables images du terrain des opérations ( hyperbole), nous avons perdu les images et le satellite avec, mais que faire du trop plein d' images !? j'ai rempli ma mission et j'ai un bon bilan. Me voilà démobilisé.
Bel été à toutes et tous!
10:40 Publié dans Itinéraires au 1/1 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : drones
19.05.2009
Les muses inquiétantes
Dialogue.
Qu'est-ce qui t'inquiète ainsi ?
Je ne me sens plus inquiétante, j'ai perdu le fil et je ne sais plus pourquoi je l'inspire, ni pourquoi à l'origine elle m'a élue.
Tout ça m'a l'air bien excentrique de ta part, tu es impénétrable.
N'ai-je pas, comme tous, un clair dessein sous l'énigme et le secret ?
Tu es propre à son invention et tu agis avec le soutien de sa mémoire. Voyons, ton dessein est onirique, pour le reste, tu es nue. Débarrassée des calibres, ignorante de la logique, turbulente, méconnaissable aux autres hommes, tu es l'éternelle prisonnière de furtives impressions qui éclairent son paysage dans un figement blanc comme le flash de la foudre.
J'ai peur. Y-a-t-il des antécédents dans notre famille?
De grâce, tu ne peux avoir peur, ce n'est pas si commode. La peur est fertile à notre genre...
Tu comprends mal soeurette , j'ai peur de ma propre caducité.
Alors observe les signes de ta vigueur et de ta persistance dans les moments les plus anodins : l'arrivée du train sous les gouttelettes tombant des potences noircies de Saint lazare qui n'entrera pas en gare, non non, il entrera directement sur la grand place d'une ville aux toits cendrés saisie à l'aube d'une nuit amoureuse et la fille au chapeau qui bondira du marchepied la traversera comme une épave rejetée par le roulis, sourire à la dérive se délitant dans ton regard. Tout ça c'est toi, tu l'as soufflé à la barbe du néant, figé dans le gras des mots ou de la peinture, tu as pallié au sacrifice du vivant par l'imaginaire, tu as retenu la marée désirante, tu...
... tu dis vrai, et tant d'autres truchements que nous pourrions sans fin énumérer encore.
Quelle déprime! ta confusion vient donc du coeur.
Assurément.
Je te conjure d'utiliser cette affection à son bon usage, sois créative.
Je crains que non, ma vieille, il n'y a plus aucun souffle mystérieux surgissant de moi comme d'un instrument, je ne suis plus que la représentation ( free! new! included! ) de tout cet amour qu 'elle n'a pas su donner.
Giorgio de Chirico a peint la série des "Muses inquiétantes". Musée d'art Moderne / Paris (en ce moment).
22:25 Publié dans Itinéraires Alternatifs | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : de chirico
24.04.2009
On a le temps
Dans la châtaigneraie, nous avons le temps, presque tout le temps qu'il est possible de perdre sans avoir de doublure. C'est profondément terrien, relaxant, sans interprétation. En somme parfaitement thérapeutique. Le temps de voir une saison se mélanger à une autre comme une succession de pochoirs sur la peau changeante de la montagne. Un peu plus tôt, le temps de boire son café au chant du coq en réglant le regard sur le lointain (instrument à la peine ou mauvais réglages ? je souris de cet effort entier mais inutile) . Le temps de suivre le ruisseau détourné qui, dirait-on, flotte au dessus de son lit et n'est plus que le fantôme de lui-même, avaleur de contreforts et d'histoires de bergers. Le temps d'emprunter les anciens chemins de contrebande, savamment recyclés pour les marcheurs, dont le dénivelé est fait pour étourdir, la sinuosité pour perdre. Lorsque la lumière, subtile, décline imperceptiblement entre les arbres, il semble que la nature se mette à parler avec elle-même et que ce dialogue fait de bruits nous pousse gentiment dehors. On a le temps de rentrer! Et là une phrase de Borges refait surface : «sur le cadran solaire d'un jardin anglais est écrit: it's later than you think..il est plus tard que vous ne pensez...et l'on sent comme une légère menace non? » car si vous avez tout le temps, vous êtes en retard sur l’instant, vous l'avez déjà laissé filer. Même ici, ingérence des mots dans mon lâcher prise.
21:07 Publié dans Itinéraires Lexicaux | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
26.03.2009
Fiancées du dragon
Au pied du château Wawel, à l'intérieur de la colline, vit un dragon. Comme la légende est la cabine de projection des rêves d'un peuple, elle raconte que c'est un modeste cordonnier qui réussit à le vaincre par la ruse là où tous les guerriers de la cour avaient échoués. Il réalisa un mouton truqué, une peau remplie de soufre qui assoiffa le monstre et le fît boire et boire dans la Vistule où il finit par se noyer. La fille du roi fût sa promise mais personne ne parle jamais de l'autre fille, celle qui, recroquevillée dans les ombres de la fête, aimait le dragon.
Aimer le dragon est dans ma nature, aurait pu dire la fille, aucune peur, aucune menace aucune laideur ne peut venir troubler l'imaginaire brûlant que je partage avec tant d'autres dans cette ville et ailleurs dans le monde. Nous aimons le dragon et la poésie de ce soir d'hiver polonais où des lanternes éparpillées donnent naissance à la nuit, où il neige jusqu'aux genoux du Planty, le ruban d'arbres qui menotte en douceur la vieille ville indigne de Krakow. Où, sous chaque lanterne, il y a une porte d'entrée qui n'entend pas du tout être accueillante. Pour échapper au froid et aux pensées encollées comme des affiches racoleuses à l'intérieur du crâne ( ailes légères, lourdarmure), nous prenons l’escalier nu qui descend dans la caverne. Dans la pénombre, de larges tapisseries couvrent la pierre et des ombres bleutées, turquoises échappées d'ailleurs, se déploient en langueurs épaisses autour des lustres du plafond. La caverne est une cantine où les épices venus de Hongrie consument tous les plats de brusqueries charnelles, cannelle et paprika dessus dedans, chou fumant, soupe puis caviar laminé par la chaleur. Il y a aussi du vin chaud qui fait fondre les pierogi ces briques de pain tendres au palais comme du fromage blanc. Chaque bouchée vient de contrées au charme lointain, de Balaton, et dit explose! Lâche-toi! Pars! Puis nous retient. Reste! Ralentis! Nous aimons cette chaleur prise à rester dans l’antre, dans l’entre-deux des fêtes ( dire que ce soir, c’est la Saint Valentin) à faire l'inventaire des incongruités qui stimulent la contemplation.
Pourquoi mettre de l'or dans la vodka, tisser des fils de cuivre sur une veste délicate mêlant la laine des montagnes et le lin, fondre l'ambre de la Baltique dans le métal, poser une mangouste momifiée à côté de la Dame à l'hermine? Pour regarder les paillettes tourbillonner autour d'un glaçon comme une boule à neige dont le centre aurait pris feu, et qui donnerait le sentiment terrien de boire à la forge. Pour maintenir bien droit l'uniforme de la guide de la Wieliczka, boutonné jusqu'à la lèvre inférieure qui , fantasme de chair sur un tuteur soyeux, la fait ressembler au jouet impossible d'un électricien. Pour que les femmes portent un oeil de chat éternel en bijou. Pour saturer la sensibilité. Simplement pour les amoureux du dragon , dirait la fille, pour qu’ils viennent encore répondre au souffle surréaliste qui donne le frisson à une ville d'apparence si sobre, si religieuse, hautement culturelle, parfois si tragique, brisée. Pour perpétuer les fiançailles de deux mondes anciens qui se côtoient à distance dans les caves de Cracovie, dans les couvents transformés en galeries d’art, au fond des mines de sel magnifiées par des mineurs devenus lyriques en désespoir de cause, dans la mélancolie des rues disgracieuses et dans la halle aux draps ouverte à l'envol trop saccadé du tourisme, le monde des matières douces et des matières dures. Du chatoyant et de la bure. Sans aucun mélange: exubérance totale dans la juxtaposition.
18:56 Publié dans Itinéraires au 1/1 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : cracovie
18.02.2009
Objet amoureux
La brique qu'elle lance fait irruption dans mon espace brisant quelque chose au passage ( ma rêverie, ma conversation, mon moment, mon écriture etc.) et prend la forme d'un pan de réalité brute, étranger, presque obscène qui a chuté et se tient maintenant là ( dans ma rêverie, ma conversation, mon moment etc.). Par cette action très directe ( telle joie, telle peine) elle, l'amoureuse, rappelle qu'elle existe ici aussi et que son improvisation ( n'importe quel « jeté de cube ») est un moyen d'entrer en relation .
(1) D'abord je nie l'existence du cube: il va repartir aussi vite qu'il est venu puisqu'il me gène. Il fait obstruction à mon désir égoïste ( d'être seule, d'être obtuse, d'être ailleurs, de mystifier etc.) et je l'ignore comme une requête incertaine et préfère mettre son appel en sourdine ( je manque d'empathie ). (2) Quand je réalise enfin qu'il est là, l'objet amoureux, et que mon univers manque d'étanchéité (pardi, puisque j'aime), tout change, tout prend une autre direction ( une autre signification) qui reste pourtant impénétrable à cet instant (3) Je m'interroge sur les moyens d'intégrer (de faire disparaître) le cube : l'englober (pudiquement) ou le renvoyer (lâchement) à son expéditrice alors que je devrais plutôt m'interroger sur les raisons de son existence entre elle et moi .(4) Curieusement, lorsque je renonce à vouloir détruire le cube ( je le considère), il disparaît.
19:58 Publié dans Itinéraires Lexicaux | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : barthes
25.01.2009
Astrabèle
Elle avait parfois l'impression d'abandonner la recette apprise de sa mère comme le crustacé change de coquille pour trouver plus d'ampleur et fuir la mollesse d'une constitution. Car en dépit de la force gravitatoire de la tradition familiale, elle s’arrache en cherchant une autre forme de goût, celle qui jubile en donnant une meilleure place à l'improvisation, celle qui sensualise en invitant à reconnaître les balises charnelles qui ont encouragé ses gestes. Bizarrement, en ce matin d'hiver juste bon à écosser les fèves, la cuisine est une roche chaude, floquée d'astéroïdes vivants de l'eau de mer, agrippés aux parois et secoués en dessous par les courants venus du large, et le coquillage qui se nomme oreille de venus sur les îles éoliennes laisse filtrer jusqu' à mon fauteuil un éboulis de sons: le bruit sec des ustensiles, des voix et de l'eau bouillie. Et voilà un plaisir d'autant plus grand pour une cuisinière comme moi qui rate par absence totale de spontanéité, de patienter en planant dans l'antichambre du goût tout en compilant frénétiquement les détails de la mise en scène avec cette espèce de soif qui caractérise bien l'impatience.
La recette est simple, des huitres chaudes dont la salinité va être prise au piège du mélange en bouche.
L'ébauche de cette recette qu'elle exécute ici, sereinement dans sa cuisine face à un public d'intimes, a vu le jour devant une petite dizaine de catalans et quelques touristes engourdis par la fatigue dans un restaurant du Barrio gotic qui avait pour spécialité de dévoiler une autre carte après le deuxième service. Cette mystérieuse carte du troisième service était vierge de tout ce qui faisait les deux premières puisque ses pages aux formes alambiquées et calligraphiées à la plume décrivaient le menu énigmatique de recettes IMPOSSIBLES. Le patron, plutôt remonté malgré l’heure, vantait à grand renfort de liqueur de grenache, les agapes confidentielles et littéraires qui se déroulaient il y a longtemps dans la cave de son restaurant et dont la carte était (c’est certain voyez-vous ) la preuve scripturale. En consultant cette relique, sûrement dans une pulsion de dévotion au fantasmoment, nous avons tous été tenté nous dire qu’il ne s’agissait pas d’une fiction -mais quoi alors ?- puis dans les ombres ondulantes, carrément endrapantes, dignes d’un décor de Gaudi, la carte est passée de mains en mains caressée comme une peau et nous l'avons parcourue en découvrant une nouvelle fois l’alphabet et le plaisir d’ouvrir l’univers des comestibles à la première page. Il y avait de nombreux mets pris aux filets des mots et prêts à être transformés, de la viande de mouton, des légumes, des figues, mais le premier plat s’appelait Astrabèle et sous-titrait petitement:
Coquillage contenant le monde dont la valve doit être cuite sur des charbons ardents.
En coin je l’ai vue sourire et soudain quelqu'un s'est écrié « Amenez des citrons! » et nous l'avons tous regardé comme de vrais possédés. Ce qui avait démarré par quelques tapas sur un coin de bar se terminait par la résurrection imprévisible d'une société conchylicole secrète. S'est-elle mise à cuisiner l’intérieur des coquillages ce jour là, par contorsion autour d'un moment? Les huitres ( les coques et les buccins et ..) ont été célébrées avec prolixité comme on remplit son verre, son calepin, le ventre d’un bateau de merveilles ramenées du bout du monde, et depuis quand je l'ouvre au couteau, Astrabèle est un mot plein.
12:05 Publié dans Itinéraires Lexicaux | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
10.12.2008
Athena polias

12:54 Publié dans Itinéraires au 1/1 | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note
24.11.2008
Description d'une amulette
« Moi aussi j'avais une amulette. C'était la pièce en os de l'extrémité de la ligne du harpon à laquelle on attachait le flotteur de capture. C'est la seule chose que j'ai héritée de mon père. Elle était attachée à un morceau de ligne de harpon qui était cousu dans mon anorak. Je la portais sous l'aisselle, car il fallait que je devienne aussi bon chasseur que lui » Georg Quppersimaan
A première vue, c'est une forme plane qui ressemble à une étoile tombée sur une bosse terrestre.
Deux tâches se chevauchent sur une échelle visible à l’oeil profane. C'est une amulette moderne: par nature elle est inappropriée.
La couleur grise symbolise le double imaginaire, l'être invisible et auxiliaire qui parfois nous dépasse, l'angakok! Incontrolable mais mimétique. La bleue représente l'être réel, apparent et social, celui qui n’écrit pas sur ce blog mais qui sait présider une réunion et faire fonctionner la machine à café. Entre les deux, un échange d'énergie permanent. Ces couleurs ne viennent pas d’un pigment tâchant les doigts qui malaxent une terre naturellement poudrée, ce sont des numéros à l'arrière de l'écran 006080 et a0a0a0. C'est un code html qui donne son identité physique à l'amulette: il est arbitraire, il n'a pas d'histoire naturelle, mais c'est pourtant un objet bien concret issu de mon environnement aussi sûrement que le bois de flottage n'en est pas un. Il n’est pas possible de la sculpter, sa consistance est inexistante. Elle s'imprime sur du papier recyclé alors qu 'elle devrait être en pierre, en os ou en andouiller, et se brandir à l’aide d’une poignée, se cacher dans la main serrée puis se transmettre de main en main, s’accrocher à la grille de la maison pour la protéger. Son pouvoir agissant est flou, elle est limitée par sa forme. L'intensité des effets placés en elle devrait être liée à ce qu'elle représente mais ce n'est pas le visage d'une femme avec un chignon pour attribut de fertilité, ni une dent où s'entrouvrent deux yeux miroir de l'âme d'un animal, ni un autre esprit zoomorphe griffes et bec tête-bèche sur un homme malchanceux, ce n'est pas non plus le peigne ou le grattoir miniaturisés cachés dans le pli de ton habit de cérémonie ou cet ours sublime figé dans une danse éternelle!
C'est juste un artefact et pour toutes ces contradictions, il est illégitime. Inouk semble dire que ce n’est pas un problème.
00:00 Publié dans Itinéraires au 1/1 | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
05.10.2008
Deux fois Rijeka
Il y a certaines émotions qu'il faudrait se garder d'interpréter à la hâte. Plutôt procéder à des opérations de raffinage pour agir contre l'impression au bénéfice du temps.
Midi dans la baie du kvarner, j'ai commandé un risotto à l'encre sur une terrasse plombée par l'ombre de l'enceinte de la ville. Sur une petite table en bois criblée de marques d'activité humaine dont des encoches de couteaux (certaines marques disaient quelque chose), des tâches de friture et un morceau de cierge enchâssé dans une bouteille de bardolino, quelques souvenirs prospèrent sur un autre passé. Je n'aime pas le risotto, je trouve ce plat passablement affreux, non seulement son onctuosité me rebute mais la capacité phénoménale d'absorption du grain de riz dans la décoction parait trop militante pour être honnête. Bref, je ne sais absolument pas ce qui me prend de passer cette commande et, au moment où elle arrive sur une table si peu pimpante dans une ville qui porte autant de stigmates de l'absurdité humaine, j'ai l'impression que Frankenstein, ou peut être son ombre, est à mes côtés et qu'il a vomi dans une conque. De petits morceaux tentaculaires émergent, entremêlés à d’autres moins reconnaissables au milieu du magma. Et si l’étudiante hilare en costume de serveuse en rajoute des tonnes en prenant l’accent BorisKarloffien, c’est qu’elle doit avoir l’impression d’être face à une imbécile heureuse, tremblante comme le benêt du dessin animé* qui s’effraie du grelot du fantôme sans le voir et s'obstine à interpréter littéralement une bande-son censée faire peur, bouh. En imbécile heureuse donc, et surtout en bonne fétichiste, j'ai tendance à voir des signes partout, et comme le monde a des troubles du comportement, il a l'habitude d'en distribuer à foison. Je ne sais pas pourquoi le risotto outralpin a rempli ce rôle ce jour là mais j'y ai vu le plat sombre et vestibulaire du changement, celui qui, après un choc, un virage – telle ou telle sinuosité imprévue de l'existence – amène à reconsidérer la vie avec toute la stupeur, l'inquiétude et l’incompréhension de la nouveauté. Cette étreinte froide mais revigorante avait trouvé un plat à défaut de trouver un nom.
Manger, avaler, digérer fait partie de l'expérience amère du risotto à l’encre. Celle qui le servait à Rijeka l’aurait dit en d’autres termes. Anna, double piercing, polyglotte et serveuse de plats en forme de coquillages et de poissons frits, qui à son âge avait déjà connu une guerre et possédait certainement une vision assez juste des choses humaines. Perchée sur le muret des cuisines avec sa carte grasse et poissonneuse attachée comme un fanion au tablier, elle disait en plusieurs langues et en substance :
arrête de t'inquiéter, fifone ! mange ce riz noir qui a l ‘allure trompeuse d’un poison et tu te délesteras de ce qui est possible. Elle aurait pu ajouter... nous finissons par revenir de ces contrées trop ensoleillées où nous avons marché pieds nus, mangé des herbes crues en toute insouciance et laissé brûler sa peau par le sel. L'esprit lessivé d'accord, mais toi au moins tu auras dans la poche de ton jean, bienheureuse parisienne, le louvre et un pass navigo.
* (fifone) froussarde !
* Scoubidou
16:50 Publié dans Itinéraires Alternatifs | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
18.08.2008
Toutes les villes s'appellent Chora
Réponse à P.
Qu'as-tu gardé en poche ? Toutes les villes grecques et un ticket de ferry ( les trois autres sont dans la mienne, les citrons charnus dans le sac à dos). Le territoire grec porte un nom d'acrobate, Chora ( Le Ch s'écrit X et se prononce HR, ce qui n'arrange pas tes affaires ). Comme dans les contes, tu as abordé cinq fois cinq îles. A la cinquième île d'Egée où tu accostais un soir encore une fois avec moi dans le dernier effort d’un moteur tachycardique, ayant gravit puis descendu les marches ébréchées par les pas invisibles du soleil sans jamais te perdre dans l'enroulement des ruelles, réalisais-tu avoir visité encore une fois LA MEME ville ?
La même ville. Le même nom, mais pas le même endroit.
Chora est perchée pour être difficile à atteindre. Chora est un nid, puis l'idée qu’on se fait d'un nid où habiteraient des hommes. L’idée a du précéder le lieu pour se confondre autant. Ici, là-haut, en discutant avec CK ( ou avec A. plus loin sur une autre île) et à écouter l’inventaire mélodieux de leur vie sur le fond blanc de la même place, cette agora répétée à l’infini grec, je me dis maintenant que c’est une façon unique de laisser au voyageur la liberté de raconter l’histoire en leur offrant juste un détail qui donnera corps au moment, celui que tu t'échines à inventer inlassablement, leur montrant toutes choses sans les nommer, en libérant le fatras encombrant d’une vie ( je devrais dire, le fatras de vivre) sans la rigidité du cadre.
Deux bras de sable ceinturent les flancs en arrête de la Chora d'Andros, l'un est peuplé par une colonie de tortues. Il est impossible de le savoir sans y avoir marché. De l’autre côté, l’hôtel au nom oublié tombe en ruine devant le pigeonnier d’une manière affreusement poétique qui me contamine d’une envie littéraire à chaque aller-retour de l’épicerie . Chora de Sifnos s'appelle aussi Apollonia pour ses parures de fleurs qui ressemblent à la toile damassée aux hanches d'un dieu amoureux, mais la Chora au Kastro entre la mer et les cieux a ta préférence parce que tu y as observé un homme peindre avec la lenteur d'un songe une des six cent marches menant à la petite chapelle orthodoxe posée là sur sa tête, poséidon!
Pour une fois en te lisant, je sens que tu t’autorises un prête-nom, Chora. Tu en as hérité puisqu'il suscite chez toi une forme d’ordination naturelle des émotions. Quand tu endosses cet héritage, j'ai l'impression de te connaître depuis toujours.
21:45 Publié dans Itinéraires au 1/1 | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
17.06.2008
Relâche

Amitiés à toutes et à tous.
22:26 Publié dans Itinéraires Alternatifs | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note


