10.01.2010
Hiatus
La photo qui bride le regard rate en partie sa cible. En nous privant d'une expression au profit d'une pose , leurs visages ne nous parlent pas. Ils n'ajoutent rien à la mise en scène, au décor et à l'éclairage qui font la composition parfaite et scolaire de ce diorama hollywoodien. Que pourrait réveler leur expression? Tout ce qui laisse libre cours au fleuve de l'imagination de celui qui la reçoit:
Lui> Il était certain de la trouver encore une fois devant lui, cette fille froide et maladroite, empruntée aux contes qu'il se racontait petit. Puisqu'elle était perdue, aveuglée par sa propre intelligence, n'était-il pas là pour lui montrer la route? La route est noire, lumineuse puis noire noire à nouveau, ce clignotement assorti à la vie si tant est qu'on s'intéresse un minimum à sa terrible splendeur et qu'on accepte de s'en vêtir. C'est un vêtement chaud contre l'ignominie des hommes. Peu importait le repas dégueulasse servi ici, il resterait quand même. Elle était bien le dernier lien qu'il avait avec lui-même»
Elle> Ainsi avait-elle imaginé ne jamais revenir ici? Quelle idiote, il avait éveillé en elle un débat de conscience si vigoureux qu'il lui permettait de masquer le vide béant de son existence. Quelle allégresse? Quelle noble joie quotidienne? Elle avait beau chercher ailleurs , par la paisible entremise des circonstances, pour se sentir vivante, il n'y avait qu'auprès de lui qu'elle retrouvait cette abjecte délivrance. »
Seulement voilà, sans expression, cette photo n'en est pas une. C'est une image métaphorique qui dit : le monde est coupé en deux entre le désir et son objet.
[Très bonne année à tous]
Source: Empire Magazine 20è anniversaire
17:31 | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : expression
05.12.2009
Mythe poli
Barthes écrivait que « l'usure des mythes se mesure à l'arbitraire de leur signification », et l'illustrait par cet exemple « tout Molière dans une collerette de médecin ». Passés au papier de verre de la communication publicitaire, la vitesse d'usure des mythes s'accélère et l'histoire a du mal à les renouveler, il faudrait constamment en élire de nouveaux au pas de course.
Jour après jour dans cet endroit enchanteur, on répète l'histoire d'un mythe occidental: tout le luxe dans une femme. Pour le perfuser, des milliers de signes sont bons à prendre. Tout le luxe dans un ikebana installé face au mur laqué à l'encre marine, ses deux fleurs écartées par un calcul savant semblent s'attirer d'un même désir diaphane. Une vue qui se déplie loinloin, un patio moquetté de perle. Sobriété de surface, tout le luxe dans cette retenue qui en vérité fourmille d'intentions. Il y a aussi un blason. Le blason est le signe du mythe par excellence et je vois que vous le portez autour du cou.
Réunis comme un clan autour des braises d'un foyer très ancien, nous participons à l'échelle de nos petits moyens à l’entretien du mythe. Mais voilà la question qui gangrène la conversation: tous ces soins ne nous éloignent-ils pas de la véritable histoire ? La fable nourricière, dégraissée des artifices de la communication. Entendez la passion d'une femme qui a choisi un mode de vie différent et qui en a inspiré tant d'autres depuis. Un jour, elle comprit qu'elle passerait son existence à tenter de dompter la nature pour en extraire des formes et des essences dans une transformation purement sensuelle et qu’elle finirait par tirer définitivement un trait sur la chair. Sexualité. Passion. Déformation. Création. Racontez cette histoire au lieu de me laisser parler un peu à contrecœur de choses que vous connaissez déjà. Aussi beau que soit le mythe que vous servez, il sera bientôt hors d'atteinte sans cette cure de jouvence. Il sera gravement en danger. Guetté par l’arbitraire.
« Je pourrais distribuer des sourires. Vous ne savez pas à quel point vous êtes notre récréation». Ah mais venant d'une femme qui porte un tel fardeau, nous sommes tous prêts à accepter cette forme parfaitement motivée de désobligeance.
08:55 | Lien permanent | Commentaires (4)
04.11.2009
Catimiracles
Le catimiracle est un étonnement solitaire.
Imprévu et intériorisé, il n’est pas nécessairement lié à un plaisir même s'il est plutôt positif. Il rappelle qu'il existe des similitudes sous la surface ébahie de certains moments. L'étonnement passe, la structure s'enracine.
Je suppose qu’on pourrait en faire une taxinomie personnelle -catimiracle des sens, de l’enfance, du langage, des hôtels, de l'attente, d'un amour.
Trouver le mot qui porte la phrase aux nues , après avoir barboté longtemps.
En forêt, prendre une feuille pour un cèpe ( et réciproquement).
Capter le regard de compassion d’un inconnu à un autre en plein embarras, ou à Châtelet les Halles station orgiaque.
Capter le regard d'un nageur sous l'eau.
Une caresse soudain débarrassée des promesses encombrantes du langage.
Un mot soudain débarrassé des promesses encombrantes du corps.
Elucider la légende d’un dessin d’école, elle dit « jeux de musclement ».
Se souvenir par ricochet des sens. Le nom d'une ville grâce à un chant, d’un fleuve grâce à un parfum ( en faire une expérience: le Tage, Ph neutre). Se souvenir d'un plaisir grâce à une douleur.
Se souvenir par procuration (grâce à lui, particulierement aujourd'hui). Le bassin d’Arcachon avant guerre.
Rougir d’une ingénuité ( de préférence celle d’une femme). Réaliser que l’on rêve en rêve.
Toute bienveillance qui vient surprendre et mordre un trop long moment de solitude.
18:10 | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : structures
08.10.2009
Poème de RER*
Un poème de RER est un récit court qui s'écrit durant un trajet de RER (hors corrections) et doit contenir au moins un palindrome. Pour le reste, chacun fait bien ce qu'il veut.
Ce matin, la figure qui domine le wagon est un homme sec au col de veston relevé sur un sourire satisfait inséparable de l'expression de son visage. Tous ses covoituriers semblent se poser obliquement la même question.
D'où lui vient cet irritant et misérable triomphe?
Sans le connaître, nous nous méfions déjà de lui. Son air n'appartient pas à la routine d'un trajet qui éventre les heures et laisse leurs coquilles vides le long des voies ferrées. Sa figure offre plutôt le spectacle ambigu d'un état de béatitude propre à certaines révélations telles qu'on peut les voir dans les peintures de la Renaissance. A quoi peut-il penser ? Peut-être est-il simplement habité par le plaisir de l'itinérance : hier j'étais à Rome et ce matin ici dans le train qui roule vers Paris. Son corps, en contraste, semble trop tendu, maintenu en avant par le corset invisible du mouvement de la machine. Le sourire est ailleurs mais le corps résiste, il sait qu’il est en prise avec la médiocrité d’un espace bruyant et confiné, en position centrale, visé par la répétition hostile des gestes et des regards. Le sourire lui s’évade à l’intérieur, inaccessible et fuyant. Le sourire n’est pas adressé ( c'est une lettre sans adresse), et cette attention manquante suscite beaucoup d’intérêt. Finalement la scène faiblit d’elle même, il ne se passe plus rien. Tout le monde se détourne juste au moment où survient un catimiracle ( un miracle en catimini). Il attrape un téléphone dans une sacoche repliée derrière son dos comme un appendice, et dit cette fois très sérieusement:
« Il n'y a pas grand monde sur la Macédoine. Je répète. Il n'y a pas grand monde sur la Macédoine. »
Au-delà de toute intention de communication, la véritable magie des mots opère vraiment par surprise, elle ne s’encombre pas de son contexte d’ énonciation, elle déferle à l’improviste dans la conversation comme une vague en recouvre une autre, elle s’exerce sans instruments, souvent sans réponse et parfois sans auditoire.
* Le poème de metro est un texte sous contrainte inventé par L’OuLiPo . Normalement le poème compte autant de vers que le voyage compte de stations de metro moins une. Il ne faut pas transcrire quand la rame est en marche. Il ne faut pas composer quand la rame est arrêtée ( là amusez-vous).Le poème de RER est une version banlieusarde du poème de metro.
22:07 | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : oulipo
12.09.2009
Mont Ida
La navette fait des allers-retours sur la toile que l'oeil peine à suivre, à la vitesse où jaillit le serpent avec le cliquetis sec du bois qui se détourne de sa route sous l'impulsion de mon poignet.
Regardez, je le fais presque machinalement, en souriant, en parlant aux enfants, et le tissu devient mobile, il se lance dans le dessin exemplaire d'une frise qui représente le bras d'une pieuvre, la crête d'une vague, un outil posé à côté de la balle de blé, la flèche gravée sur mon bracelet d’argent. Levez- la tête, tout est ici dans cet atelier… les koureloudes, ces couvertures faites de vieux matériaux, les sacs d’épaule, ça c'est volé aux bergers, et puis des nappes des tabliers et même des goussets . A vous de choisir une pièce ou une autre.. avec tous ces bouts de tissu, je rassemble les motifs dispersés de nos vies pour en retenir la ligne la plus pure, intacte. Ce n’est que de la récupération mais elle nous tient chaud, mais elle est minutieuse, exigeante, un travail d’artisan comme cette mantille noire sur le front du jeune garçon revisitée avec un vieux fil de châle. Le tissage est une tradition crétoise, alors pas la peine de tenter d'embellir cet instant passé à me regarder travailler sur le métier à tisser. Vous finiriez par écrire cette histoire fiévreuse qui germe maintenant dans votre regard alors que moi… je n'ai rien de Pénélope. Je n'attends personne. Je me suis réfugiée sur le versant de la montagne comme Rhéa pour accoucher d'une autre vie. C'est une autre tradition crétoise, se perdre, puis s'évader.
Ici l'air est toujours plus léger, l’air donne envie de marcher. Les truites sont abondantes et la sauge tapisse la montagne d'un duvet pelucheux comme le dos des brebis, elle parfume tous les plats que vous goûterez ici. Vous aimerez ça, c'est une saveur opiniâtre. En bas c’est autre chose, la plaine déborde sur la mer, par dessus les oliviers qui moutonnent comme la chevelure argentée des dieux, par-dessus les vignes et le tracé franc des cultures. Par grosse chaleur et vue d'en haut, la Messara se dilue en une flaque colorée tremblotante qui rappelle certains fonds marins où je nageais avec mon frère. J'ai pourtant quitté cette terre dont les arpents sont convoités par tous les marchands du bassin de la Méditerranée, cette terre chaude et fertile qui dissimule dans son ventre les restes d'une civilisation dévastée. Et ces entrailles brûlent, croyez-moi.
Mais pas d'inventaire, ce ne sont pas des raisons perceptibles qui ont guidé mon départ et qui pourraient nourrir le fantasme d’un récit. Je n’ai pas quitté les bourrasques de sable noir sur Komos beach à la poursuite de tel ou telle à adorer, ni les affres des convois touristiques qui grignotent du terrain sur la beauté des côtes et leurs tavernes neobeatniks de Matala à Plakias, nous sommes habitués depuis longtemps à ces libations modernes. J'ai simplement fui. ça vous pouvez l'écrire puisque vous ne lâchez pas votre carnet en parlant. J'ai fui l'impression d'être assise sur un trône dont il est impossible de se défaire et qui faisait de moi une femme plus grave que les autres. J’ai fui l’asphyxie, l’étouffement fortuit d’une existence nourrie et pressée où l’intention de sens était toujours secondaire. Ca ne s’explique pas, mais ça demande parfois de débarrasser le plancher. Le croquis –simplissime - de mes envies se trouve bel et bien là, dans ce métier à tisser , imposant et folklorique, à mi-chemin du ciel et du village fréquenté l’hiver seulement par quelques randonneurs. Bercée par mon étonnement d’être celle là... j’emprunte la voie ouverte. Pasiphaé n’avait pas prévu non plus d’aimer le taureau.
13:35 | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : crète
28.06.2009
Androne
L'irisation du pare-brise de l'hélico découpe le soleil en particules colorées assorties à la barrette des uniformes. Tout est si net, la réalité a l’air si bien découpée : rien ne papillonne ni ne vacille. Seule la lumière, extensible, déborde du cadre : elle se galvanise de nouveaux tons chromatiques. Des harmonies comme qui dirait ronflantes, dérivées d'une gamme secrète issue de toutes les machines qui nous cernent et se reflètent entre elles. Les couleurs métalliques ( gris acier, nickelisé, gris cendres, gris taupe, ardoise, gris chatoyant, plombé, graissé..) naissent des machines et nous échouons à les nommer. Il faudrait qu’elles le fassent à notre place. C'est une subtilité propre au langage qui m’enfièvre mais dont il est inutile de discuter ici. Le drone vert-de-gris en équilibre sur sa catapulte se fout du découpage des signifiants dans le ruban de la réalité mécanique, c’est un drone d’observation, il est là pour observer. Elle, sérieure, concentrée (uniforme jalousé, bardé de signes attrayants) est là pour expliquer comment ça marche et nous nous taisons. Les drones peuvent aussi être tactiques, stratégiques, combattants. Excusez du peu.
Pendant le déjeuner calibré comme un rouage, je pense à toutes ces observations que les drones observateurs ne communiqueront pas (jamais?) à leur base et à leurs inépuisables variantes: j'envoie les coordonnées du champ de coquelicots, du dernier banc de thon rouge, de l'Atlantide, de l'allée des baleines, de l'ovni survolant tougounska, j'ai agrandi le territoire accessible (emphase), j'ai ramené quelques sympathiques images (litote), de formidables images du terrain des opérations ( hyperbole), nous avons perdu les images et le satellite avec. Que faire du trop plein d' images !? j'ai rempli ma mission et j'ai un bon bilan. Me voilà démobilisé.
Bel été à toutes et tous
10:40 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : drones
19.05.2009
Les muses inquiétantes
Dialogue.
Qu'est-ce qui t'inquiète ainsi ?
Je ne me sens plus inquiétante, j'ai perdu le fil et je ne sais plus pourquoi je l'inspire, ni pourquoi à l'origine elle m'a élue.
Tout ça m'a l'air bien excentrique de ta part, tu es impénétrable.
N'ai-je pas, comme tous, un clair dessein sous l'énigme et le secret ?
Tu es propre à son invention et tu agis avec le soutien de sa mémoire. Voyons, ton dessein est onirique, pour le reste, tu es nue. Débarrassée des calibres, ignorante de la logique, turbulente, méconnaissable aux autres hommes, tu es l'éternelle prisonnière de furtives impressions qui éclairent son paysage dans un figement blanc comme le flash de la foudre.
J'ai peur. Y-a-t-il des antécédents dans notre famille?
De grâce, tu ne peux avoir peur, ce n'est pas si commode. La peur est fertile à notre genre...
Tu comprends mal soeurette , j'ai peur de ma propre caducité.
Alors observe les signes de ta vigueur et de ta persistance dans les moments les plus anodins : l'arrivée du train sous les gouttelettes tombant des potences noircies de Saint lazare qui n'entrera pas en gare, non non, il entrera directement sur la grand place d'une ville aux toits cendrés saisie à l'aube d'une nuit amoureuse et la fille au chapeau qui bondira du marchepied la traversera comme une épave rejetée par le roulis, sourire à la dérive se délitant dans ton regard. Tout ça c'est toi, tu l'as soufflé à la barbe du néant, figé dans le gras des mots ou de la peinture, tu as pallié au sacrifice du vivant par l'imaginaire, tu as retenu la marée désirante, tu...
... tu dis vrai, et tant d'autres truchements que nous pourrions sans fin énumérer encore.
Quelle déprime! ta confusion vient donc du coeur.
Assurément.
Je te conjure d'utiliser cette affection à son bon usage, sois créative.
Je crains que non, ma vieille, il n'y a plus aucun souffle mystérieux surgissant de moi comme d'un instrument, je ne suis plus que la représentation ( free! new! included! ) de tout cet amour qu 'elle n'a pas su donner.
Giorgio de Chirico a peint la série des "Muses inquiétantes". Musée d'art Moderne / Paris (en ce moment).
22:25 | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : de chirico
24.04.2009
On a le temps
Dans la châtaigneraie, nous avons le temps, presque tout le temps qu'il est possible de perdre sans avoir de doublure. C'est profondément terrien, relaxant, sans interprétation. En somme parfaitement thérapeutique. Le temps de voir une saison se mélanger à une autre comme une succession de pochoirs sur la peau changeante de la montagne. Un peu plus tôt, le temps de boire son café au chant du coq en réglant le regard sur le lointain (instrument à la peine ou mauvais réglages ? je souris de cet effort entier mais inutile) . Le temps de suivre le ruisseau détourné qui, dirait-on, flotte au dessus de son lit et n'est plus que le fantôme de lui-même, avaleur de contreforts et d'histoires de bergers. Le temps d'emprunter les anciens chemins de contrebande, savamment recyclés pour les marcheurs, dont le dénivelé est fait pour étourdir, la sinuosité pour perdre. Lorsque la lumière, subtile, décline imperceptiblement entre les arbres, il semble que la nature se mette à parler avec elle-même et que ce dialogue fait de bruits nous pousse gentiment dehors. On a le temps de rentrer! Et là une phrase de Borges refait surface : «sur le cadran solaire d'un jardin anglais est écrit: it's later than you think..il est plus tard que vous ne pensez...et l'on sent comme une légère menace non? » car si vous avez tout le temps, vous êtes en retard sur l’instant, vous l'avez déjà laissé filer. Même ici, ingérence des mots dans mon lâcher prise.
21:07 | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : temporalité
26.03.2009
Fiancées du dragon
Au pied du château Wawel, à l'intérieur de la colline, vit un dragon. Comme la légende est la cabine de projection des rêves d'un peuple, elle raconte que c'est un modeste cordonnier qui réussit à le vaincre par la ruse là où tous les guerriers de la cour avaient échoués. Il réalisa un mouton truqué, une peau remplie de soufre qui assoiffa le monstre et le fît boire et boire dans la Vistule où il finit par se noyer. La fille du roi fût sa promise mais personne ne parle jamais de l'autre fille, celle qui, recroquevillée dans les ombres de la fête, aimait le dragon.
Aimer le dragon est dans ma nature, aurait pu dire la fille, aucune peur, aucune menace aucune laideur ne peut venir troubler l'imaginaire brûlant que je partage avec tant d'autres dans cette ville et ailleurs dans le monde. Nous aimons le dragon et la poésie de ce soir d'hiver polonais où des lanternes éparpillées donnent naissance à la nuit, où il neige jusqu'aux genoux du Planty, le ruban d'arbres qui menotte en douceur la vieille ville indigne de Krakow. Où, sous chaque lanterne, il y a une porte d'entrée qui n'entend pas du tout être accueillante. Pour échapper au froid et aux pensées encollées comme des affiches racoleuses à l'intérieur du crâne ( ailes légères, lourdarmure), nous prenons l’escalier nu qui descend dans la caverne. Dans la pénombre, de larges tapisseries couvrent la pierre et des ombres bleutées, turquoises échappées d'ailleurs, se déploient en langueurs épaisses autour des lustres du plafond. La caverne est une cantine où les épices venus de Hongrie consument tous les plats de brusqueries charnelles, cannelle et paprika dessus dedans, chou fumant, soupe puis caviar laminé par la chaleur. Il y a aussi du vin chaud qui fait fondre les pierogi ces briques de pain tendres au palais comme du fromage blanc. Chaque bouchée vient de contrées au charme lointain, de Balaton, et dit explose! Lâche-toi! Pars! Puis nous retient. Reste! Ralentis! Nous aimons cette chaleur prise à rester dans l’antre, dans l’entre-deux des fêtes ( dire que ce soir, c’est la Saint Valentin) à faire l'inventaire des incongruités qui stimulent la contemplation.
Pourquoi mettre de l'or dans la vodka, tisser des fils de cuivre sur une veste délicate mêlant la laine des montagnes et le lin, fondre l'ambre de la Baltique dans le métal, poser une mangouste momifiée à côté de la Dame à l'hermine? Pour regarder les paillettes tourbillonner autour d'un glaçon comme une boule à neige dont le centre aurait pris feu, et qui donnerait le sentiment terrien de boire à la forge. Pour maintenir bien droit l'uniforme de la guide de la Wieliczka, boutonné jusqu'à la lèvre inférieure qui , fantasme de chair sur un tuteur soyeux, la fait ressembler au jouet impossible d'un électricien. Pour que les femmes portent un oeil de chat éternel en bijou. Pour saturer la sensibilité. Simplement pour les amoureux du dragon , dirait la fille, pour qu’ils viennent encore répondre au souffle surréaliste qui donne le frisson à une ville d'apparence si sobre, si religieuse, hautement culturelle, parfois si tragique, brisée. Pour perpétuer les fiançailles de deux mondes anciens qui se côtoient à distance dans les caves de Cracovie, dans les couvents transformés en galeries d’art, au fond des mines de sel magnifiées par des mineurs devenus lyriques en désespoir de cause, dans la mélancolie des rues disgracieuses et dans la halle aux draps ouverte à l'envol trop saccadé du tourisme, le monde des matières douces et des matières dures. Du chatoyant et de la bure. Sans aucun mélange: exubérance totale dans la juxtaposition.
18:56 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cracovie
18.02.2009
Objet amoureux
La brique qu'elle lance fait irruption dans mon espace brisant quelque chose au passage ( ma rêverie, ma conversation, mon moment, mon écriture etc.) et prend la forme d'un pan de réalité brute, étranger, presque obscène qui a chuté et se tient maintenant là ( dans ma rêverie, ma conversation, mon moment etc.). Par cette action très directe ( telle joie, telle peine) elle, l'amoureuse, rappelle qu'elle existe ici aussi et que son improvisation ( n'importe quel « jeté de cube ») est un moyen d'entrer en relation .
(1) D'abord je nie l'existence du cube: il va repartir aussi vite qu'il est venu puisqu'il me gène. Il fait obstruction à mon désir égoïste ( d'être seule, d'être obtuse, d'être ailleurs, de mystifier etc.) et je l'ignore comme une requête incertaine et préfère mettre son appel en sourdine ( je manque d'empathie ). (2) Quand je réalise enfin qu'il est là, l'objet amoureux, et que mon univers manque d'étanchéité (pardi, puisque j'aime), tout change, tout prend une autre direction ( une autre signification) qui reste pourtant impénétrable à cet instant (3) Je m'interroge sur les moyens d'intégrer (de faire disparaître) le cube : l'englober (pudiquement) ou le renvoyer (lâchement) à son expéditrice alors que je devrais plutôt m'interroger sur les raisons de son existence entre elle et moi .(4) Curieusement, lorsque je renonce à vouloir détruire le cube ( je le considère), il disparaît.
19:58 | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : barthes
25.01.2009
Astrabèle
Elle avait parfois l'impression d'abandonner la recette apprise de sa mère comme le crustacé change de coquille pour trouver plus d'ampleur et fuir la mollesse d'une constitution. Car en dépit de la force gravitatoire de la tradition familiale, elle s’arrache en cherchant une autre forme de goût, celle qui jubile en donnant une meilleure place à l'improvisation, celle qui sensualise en invitant à reconnaître les balises charnelles qui ont encouragé ses gestes. Bizarrement, en ce matin d'hiver juste bon à écosser les fèves, la cuisine est une roche chaude, floquée d'astéroïdes vivants de l'eau de mer, agrippés aux parois et secoués en dessous par les courants venus du large, et le coquillage qui se nomme oreille de venus sur les îles éoliennes laisse filtrer jusqu' à mon fauteuil un éboulis de sons: le bruit sec des ustensiles, des voix et de l'eau bouillie. Et voilà un plaisir d'autant plus grand pour une cuisinière comme moi qui rate par absence totale de spontanéité, de patienter en planant dans l'antichambre du goût tout en compilant frénétiquement les détails de la mise en scène avec cette espèce de soif qui caractérise bien l'impatience.
La recette est simple, des huitres chaudes dont la salinité va être prise au piège du mélange en bouche.
L'ébauche de cette recette qu'elle exécute ici, sereinement dans sa cuisine face à un public d'intimes, a vu le jour devant une petite dizaine de catalans et quelques touristes engourdis par la fatigue dans un restaurant du Barrio gotic qui avait pour spécialité de dévoiler une autre carte après le deuxième service. Cette mystérieuse carte du troisième service était vierge de tout ce qui faisait les deux premières puisque ses pages aux formes alambiquées et calligraphiées à la plume décrivaient le menu énigmatique de recettes IMPOSSIBLES. Le patron, plutôt remonté malgré l’heure, vantait à grand renfort de liqueur de grenache, les agapes confidentielles et littéraires qui se déroulaient il y a longtemps dans la cave de son restaurant et dont la carte était (c’est certain voyez-vous ) la preuve scripturale. En consultant cette relique, sûrement dans une pulsion de dévotion au fantasmoment, nous avons tous été tenté nous dire qu’il ne s’agissait pas d’une fiction -mais quoi alors ?- puis dans les ombres ondulantes, carrément endrapantes, dignes d’un décor de Gaudi, la carte est passée de mains en mains caressée comme une peau et nous l'avons parcourue en découvrant une nouvelle fois l’alphabet et le plaisir d’ouvrir l’univers des comestibles à la première page. Il y avait de nombreux mets pris aux filets des mots et prêts à être transformés, de la viande de mouton, des légumes, des figues, mais le premier plat s’appelait Astrabèle et sous-titrait petitement:
Coquillage contenant le monde dont la valve doit être cuite sur des charbons ardents.
En coin je l’ai vue sourire et soudain quelqu'un s'est écrié « Amenez des citrons! » et nous l'avons tous regardé comme de vrais possédés. Ce qui avait démarré par quelques tapas sur un coin de bar se terminait par la résurrection imprévisible d'une société conchylicole secrète. S'est-elle mise à cuisiner l’intérieur des coquillages ce jour là, par contorsion autour d'un moment? Les huitres ( les coques et les buccins et ..) ont été célébrées avec prolixité comme on remplit son verre, son calepin, le ventre d’un bateau de merveilles ramenées du bout du monde, et depuis quand je l'ouvre au couteau, Astrabèle est un mot plein.
12:05 | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : cuisine


