17.12.2011
Chemins dans la ville
Descendant à la station Palais-Royal ce matin aux alentours de huit heures, je me rappelais instantanément tous les matins où, descendant à la station Palais-Royal aux alentours de huit heures, trois chemins s’offraient à moi, secrètement bornés comme le carrefour d’une grande route forestière.
1 A droite, remonter à l’abri de la façade qui cloisonne le jardin par la rue de Valois jusqu’à l’immeuble où je travaillais sous un toit protégé des marchands de biens par son classement aux monuments historiques. C’était le trajet le plus court, sans aucune distraction, aucune perspective, le trajet simplifié, celui qu’il était possible d’emprunter en courant en retard entravée. Le décor devient presque inutile : ici seul le parcours compte.
A gauche 2 consistait à passer devant la librairie delamain encore fermée et s’arrêter devant sa vitrine : elle reflète la vie qui passe dans la rue autant que le fruit de son immobilisation dans les mots. Lever les yeux vers l’espace vide entre les rayonnages, le parquet et l’échelle montant aux étagères. L'endroit est simple et beau. Je la croisais ici sans le savoir, elle ignorait tout de ce qui pourrait éventuellement nous lier par la suite. L’empan de son manteau d’hiver libérait l’espace lorsqu’elle traversait en silence. J’avais le nez plongé dans l’incipit mais la présence de l’autre, on le sait, change la lecture car elle accroche les sens au passage, obligeant à mélanger l’histoire écrite avec celle qui se prépare dans la réalité. La librairie comme lieu de rencontre, voilà une légende qui déperira avec la mode des liseuses électroniques sevrées du papier et shootées au doigté digital. Derrière la comédie française, entrer par le péristyle qui est un point de passage indispensable. Ici peu importe la sortie, c’est un trajet interrompu dont seul le centre compte (un jardin noyautant un palais qui poursuit une histoire démarrée à l’intérieur d’une ville) Raconter.
En face 3 le dernier chemin traversait le patio vide à cette heure et slalomait entre les colonnes de Buren pour emprunter la galerie de Montpensier et faire le grand tour. Le tour royal qui laisse le temps d’observer le même endroit depuis les quatre côtés avec quelques minutes d’écart. Le cercle du bassin luisant de pluie, les branches noires, les troncs alignés comme décalcomanies des grilles. J’ai toujours trouvé une forme de consolation dans la répétition, mais en marchant à pied le long d’un parcours archiconnu, maitrisant son propre rythme et imprimant une allure choisie à la ville, c'est mieux que ça, c'est y trouver physiquement et émotionnellement son compte.
[joyeuses fêtes]
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23.10.2011
Nettoyer l'espace
« La quantité de débris en orbite autour de la planète a atteint un point critique affirme une étude américaine, pour laquelle le nombre de collisions, et donc de nouveaux débris, augmente de plus en plus, mettant en danger nos satellites et la vie des astronautes » Slate.fr en 2011
En surveillant les orbites utiles, je sens à nouveau qu’elle s’ennuie. Une lassitude qui affecte la précision de ses gestes avant de se perdre entre ses épaules. Nous nous faisons face au bord d’un terrain vague moiré aux frontières flottantes, suspendues jusque dans nos membres à un travail minutieux et répétitif. Une mission d’accumulation qui n’a pas le panache assigné à l’exploration spatiale (dans sa tête en tout cas). Elle s'ennuie. Le corset vaporeux des pléiades ne lui inspire rien de plus qu’un amas de poussières à la traine fantomatique. Six semaines à téléguider de petits modules fragiles, aussi précieux qu’une extension de nos corps, pour capturer par agglutination les débris dangereux avant de les envoyer se frotter à l’atmosphère où ils se détruisent naturellement. Six semaines à s’observer manœuvrer les poubelles dans le videet à se demander pourquoi, mais pourquoi personne n’a trouvé de meilleure solution pour protéger le blindage des ISS ! Une dizaine de nuits à parler de l'intime et à revenir sur la manière dont Hélène a accueilli sa nomination devant leur boite aux lettres : « inutile d’avoir fait prépa pour nettoyer l’espace, une geek légèrement pyromane aurait aussi bien fait l’affaire ».
Alors depuis ce matin, nous jouons.
Un réservoir d’hélium sphérique en provenance d’un lanceur mort affublé d’un câble électrique ? La silhouette d’un éléphant. Ce bidon couvert d’écailles sales: ventre d’un animal plus féroce tapi dans la vase des aurores australes. Une découpe d’acier noir rectangulaire bien propre, l’entrée d’un peep show ? Mais pour qui me prends-tu. Pièce cylindrique longue, 2 m 70 environ, marquée d’un sceau britannique, voilà Big Ben. (C’est une joueuse remarquable, elle n’a aucun mal à me mettre en difficulté sur les objets nécrosés dont on ne reconnaît plus rien et dont les figures nécessitent une bonne dose d’inférence). Vingt-sept boulons noircis dans leur nasse calcinée en aluminium : la récolte des olives à Kalamata. Je l'aime bien celui-là. Allons voir ici. Tiges soudées à un épais rouleau et ses ressorts en béryllium, masse 12-15 kg: le barda casse-pieds du camping en juillet (j’étais encore si proche d’elle, nous campions). Plusieurs plaques de métal piquées de vérole électronique et reliées entre elles comme une péninsule: cet endroit que tu n’as jamais visité et qui pourrait illustrer nos jeux. New York ? Non, regarde les ponts en titane entre les iles et les vagues noires en arrière-plan, regarde l’essaim des étoiles tout autour.
Il neige sur Macao.
12:00 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : espace
12.09.2011
Ariane à Naxos
Lui qui m’a abandonnée ici ne savait pas ce que j’allais y trouver. Peut-être imaginait-il cette île suffisamment fertile pour que je ne manque de rien et insuffisamment guerrière pour que je puisse m’y armer afin de le poursuivre. La vérité c’est qu’il ne saura rien, mais vraiment rien, de ce que j’ai pu y trouver.
Y voir.
Le ruban d’or liquide sur la mer à chaque soleil couchant. Il trace la voie flottante et souveraine que la barque du pêcheur s’empresse de couper de sa coque alourdie par les prises. Indifférente aux jeux de la lumière. A d’autres préoccupations.
Léna et Iliána mélanger leurs mains et leurs peaux d’adolescentes allongées unies dans le coude du chemin qui mène à la carrière de marbre, topos où l’herbe pousse très fine, très longue et reste savamment aplatie par le vent.
Un citronnier, que dis-je, des paniers de citrons ! d’une laideur grumeleuse, avares en jus mais dont les feuilles aromatiques combinées à la peau du raisin distillent cul sec une chaleur moite particulièrement impropre au climat.
La végétation serrée abritant ma promenade le long du falaj (jadis j’ai voyagé en Orient) : les grands lauriers roses emmêlés de lianes qui trainent au sol, le fenouil torche éclairante dont j’aime sucer des brindilles, les aconits impurs agrippés à la pierraille, les figuiers et la menthe montée en graine, sauvageonne. Marcher sur ces fonds sablonneux où la passion s’épuise.
En plus des oursins violacés, le garçon qui rapporte à sa mère un poisson dont le profil lui fait penser à un petit homme contrefait. Il a plusieurs rangées de cils noirs plantés en quinconce. Ils l’observent et ce mystère attise la tendresse qu’ils se portent. Ils ne mangeront pas le poisson.
Dans son atelier sous les étoiles, Enée utilise l’émeri pour le polissage de sa koré ; le désir revient seulement lorsqu’il s’attaque aux pieds. Le pauvre.
Et moi buvant le jus clair et poisseux du cédrat chaque soir sur le port en compagnie d’un homme versatile à la barbe hirsute, grouillante de vie comme le pelage de certains animaux est rempli d’ insectes, qui m’enchante, et qui m’amuse et qui m’enivre et qui me fait oublier cet amour que je n’oublie pas.
21:40 | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : grèce
07.07.2011
Saudade
Il me dit que le fado est une émanation de cet état d’âme flou et ancestral propre aux portugais, la saudade. Je devrais le croire : il est né ici, ce Lisboète! Pourtant je reste persuadée du contraire: que la saudade est apparue le jour où tel(le) a écouté une femme chanter du fado dans une cave au cœur même de l’Alfama et n’a pas réussi à choisir les mots pour décrire son sentiment. Qu’elle (qu'il) s’est sentie à cet instant sans passé, sans avenir, sans possession et sans responsabilité. Sans consolation à part l'émotion du moment, donc parfaitement dans la réalité.
Bel été à toutes et tous
22:04 | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : lisbonne
13.06.2011
Tentative d’épuisement d’une minute de sa trentaine*
Jour : 11.06.2011
Heure : 06h28 à 06h29
Lieu : « une chambre à soi »
Temps : il ne pleut pas
Dehors, sirène lointaine d’un bateau invisible. La délimitation sonore d’un quartier, d’une maison dans la ville, d’une chambre en haut de la maison. Fenêtre ouverte sur le ciel, traversée par un faisceau de lumière qui reste planté à la verticale comme une épée blanche entre l’escalier et le lit. C’est une protection immatérielle dont le halo blême épaissi par la nuit trainante glisse lentement le long de la lame jusqu'au parquet. Elle est endormie; je vois bien l’enveloppement de peinture nocturne de son bras en plongée, il ressemble à une branche de bouleau mais la main racinaire n’agrippe rien. Elle pend, touche le vide et prolonge l’accalmie du moment. Caresse sans fond qui pourrait inventer une nouvelle peau pour la recevoir. Pourtant elle ne le fait pas, elle ne confond pas le vide et l’absence, elle connait la différence et repose subtilement dans la légèreté d’un espace inoccupé. Elle est tranquille. L’autre main ce n’est pas du tout la même histoire. Ongles peints nacrés, elle agrippe les draps, et dévore la nuit. Nous nous voyons si peu alors que je m'expose si souvent pour me frayer un chemin parmi les envies des autres, leurs frayeurs et aussi leurs échanges de pouvoir. Alors que fais-tu ce soir ? Rejoins-moi. Ton corps sera autour de moi comme une nouvelle carapace. Se reposer prend trop de temps, se reposer aura le dernier mot, il nous faut faire un raid nocturne, débarquer les valises prêtes au départ et armées jusqu’aux dents, armées du désir de se rejoindre.
Couleurs : blancs rayons, parquet sombre pétrole, draps bleus et gris, abat-jour perlé, table de chevet daim, ciel gris astrakan, cheveux bruns, ongles nacrés, étoiles points métalliques.
Trajectoires : le bras gauche va en bas, le bras droit part en angle, le rayon de lune descend à pic, la rumeur de la ville monte, naissante.
Et puis plus rien. Si, la minute suivante.
*Voir Perec, of course.
22:24 | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : perec
25.04.2011
Calotropis
Comment une plante aussi belle peut-elle être aussi nocive ? Celle-là porte bien son nom vernaculaire : pommier de Sodome. Source de latex, silhouette mauve et languide, toxique par ingestion, toxique par frottement, utilisée dans l’antiquité pour rendre aveugle par petites expositions régulières. Remarquable supplice de lenteur qui laisse à la beauté tout le temps de se faire haïr. Au milieu de l’aridité et des périls du désert, elle tranche par sa taille qui en fait un repère, ses grandes feuilles de chair pâle flottent au milieu du labyrinthe de sable comme des lambeaux de lune derrière lesquels brillerait l’éclat de maladives améthystes. C’est sûr, l’envie nous prend d’approcher pour toucher cet épiderme tiède et respirer ses vagues effluves florales avant de s’indigner qu’elle puisse corrompre. Un danger miroitant parmi une multitude d’autres dangers moins reluisants et voilà qu’on a bêtement tendance à se faire prendre.
18:45 | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : desert
20.03.2011
Le quart vide
Il était trop tôt pour écrire.
Pour un croquis, papier trop humide. Dans le désert les premières lueurs du soleil n'assèchent pas encore la rosée abondante posée sur le sable comme une gaze moite et perlée. La chaleur nait des couleurs avant même que la température ne s'élève d'un seul degré. Elle flambe dans la matière, le long des courbes, elle est rouge, ocrée et pommelée, elle est marquée de plaies ouvertes par les brindilles poussées par le vent, parcourue de frissons errants, piquetée de traces d’animaux et d’insectes disparus au fond des trous. Ce matin-là, les corps se dénouaient comme des reptiles dans les sacs de couchage miraculeusement déplacés par les ondulations nocturnes du sable sous les tentes. Peut-être qu'à cet endroit les dunes font plus de dix mètres mais le vertige n’existe pas sur leur crête. Une femme se balançait là-haut pieds nus, petite taille, agile, silhouette coupante comme le fil d’une herbe et des yeux sombres profonds où perçait une pointe d’argent. Un foulard lui couvrait les cheveux et enserrait son cou pour finir sur la nuque d'un même nœud de tissu. Exercice de pliage en torsade qu'elle tenta de nous apprendre avec quelques mots d’arabe, forçant une nature qui ne prêtait pas vraiment à la patience. Elle renâclait tant à la parole qu’à côté d’elle les bédouins me semblaient chaque jour un peu plus volubiles.
J’ai entendu beaucoup de choses sur elle. On dit qu’elle a joué son nom aux dés à Paris avec Mohamed Bin El Mour, qu’elle a perdu et qu’il la nomme dorénavant par ses initiales. Qu’elle a vu à l’œil nu le désert verdir en quelques heures après qu’une pluie torrentielle se soit abattue dans le Hoggar. Et qu’elle a failli mourir ? a été sauvée par l’instinct de protection d’une chamelle blanche! Qu’elle est généreuse, égoïste, fière, pressée, abrupte et qu’elle dénigre les échanges paresseux. Elle rejetait simplement l’introspection - ah suffocante- et se souciait peu des plaintes de ceux qu’elle avait pris sous son aile, tout en faisant preuve d’une grande détermination et d’un attachement redoutable à des idées fixes. Son caractère m’est égal, je l’aimais déjà comme cette étrangère qui détenait un incomparable secret. Personne sur le camp ne pouvait ignorer l’endroit où elle avait l’intention d’aller sans nous : dans le quart vide. Ici c'est comme ça que s'appelle cet endroit tout au sud, les autres disent « le désert des déserts »* ou plus laconiquement « les sables ». Traverser cette immensité, plus de mille kilomètres chevauchant sans scrupule politique ou économique les frontières de plusieurs pays, c’est une histoire de fierté, de liberté et de fascination, un goût du voyage totalement immaculé. Seule cette pureté la faisait soupirer, et croire aux légendes comme ce troupeau de chèvres englouti en quelques minutes par les sables mouvants [ j'ai appris par la suite que ça n'en était pas une] .
Ce matin-là, lorsque nous prîmes le petit déjeuner, assis en cercle sur un tapis, entourant de mille et une précautions la bouilloire en cuivre et le plat de dattes, alors que les conversations reprenaient de plus belle, stimulées par le désir d’une nouvelle journée sans entraves, je perçus de manière aigue et avec une pointe d’amertume la solidarité entourant une existence nomade, et le naturel avec lequel il est possible de partager ses craintes et ses difficultés sans se connaitre . Je sentis aussi ce qu’elle nous avait transmis au fil des jours et qu’elle s’apprêtait à nous laisser (nous abandonner) en héritage. Seul un véritable guide pouvait faire naitre l’idée d’une route -sa brumeuse séduction. Voilà qu'à peine semé, le quart-vide fleurissait en chacun de nous comme les jeunes pousses transpercent l’aridité du sol pour surgir à nouveau à la vie. Elle était endurcie, nous étions assoiffés. Nous poursuivions, dans son sillage, le parfum de l’encens du Dhofar posé sur ses foulards.
*Voir Thesiger
21:37 | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : desert
27.06.2010
Référence absente
Je vis depuis quelques jours dans une maison proche de la mer. La dernière fois, le voisinage se réduisait à quelques chèvres et maintenant des ruelles poussent sur le dos de la ville. Le passage quotidien du ferry donne des ailes au tourisme. Papillon convoité. Le jardin est aussi sec la nuit que le jour quand la pénombre recouvre la colline et la chapelle d’un drap tiède. Je m’assieds sur le mur qui forme un coude pâle sous le bougainvillier avec l’envie d’écrire, une envie connue qui guide hors de la paresse puis beaucoup plus loin. Des fleurs pleuvent, elles ont tâché le passage, corolles noir sanguin, pulpétales, autant d’allées et venues entre le port et la cuisine, autant de souvenirs de France questionnés par les pas. Les bouteilles vides sont entassées dans la terre, fourmis collées au goulot en overdose de sucre, le résiné jamais terminé rattrapé par la chaleur. A coté une tunique froissée, enveloppe crasseuse de la marche de la journée, pend sur une branche. Le figuier semble furieux, il retient comme une ceinture de force les pierres plates du muret voisin et projette à cette heure tardive son théâtre d’ombres sur la chaux. Le figuier se souvient de tout. Son ombre a abrité les amours des guerriers comme ceux des servantes, confidences d’Oenone tentant en vain de sauver Phèdre. Ses feuilles se battent en silence, elles se battent contre l’oubli de ce qui est bon et de ce qui fait vivre, croisant leurs folioles charnues, humanoïdes, généreuses. Une plénitude passagère m'envahit devant le faste du coucher du soleil, rougeur vacillante et la surface de mon désir perd en relief, perd en ardeur. Elle s'aplatit pour ressembler la mer, ce soir parfaitement lisse. Inoffensive beauté de l'instant qui passe. Désir retenu dans la main de la nature.
Je cherche cette page sans attaches où ne poussent que des mots. Dans l'abandon de toute relation réelle et surtout des conditions de sa vérité. On y trouverait un figuier, un débarcadère et une narratrice qui n'est pas l'auteur. La réalité cesserait un instant de naturaliser les mots. Et puis après? Et puis, par un inconcevable hasard, elle la croiserait sans le savoir, dans un livre jamais lu débusqué dans le fouillis d’un kiosque francophone à des centaines de kilomètres de Paris et elle la parcourrait distraitement, presque indifférente, sans y voir de référence personnelle, dans l'oubli de toute situation vécue, a fortiori de mon nom.
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30.05.2010
Athena nikè
"Les civilisations ne produiraient-elles qu'une seule fleur et mourraient-elles ensuite lentement avec à peine quelques sursauts dans leur agonie? Comme d'autres grandes lueurs dans les ténèbres, la Grèce a connu son heure de grâce, une heure qui a épuisé sa sève. Restent les génies du lieu, ces minutes théatrales où la nature, la montagne, la mer nous révèlent les raisons d'une si extraordinaire efflorescence. Ce n'est donc pas le cadre qui a changé, c'est l'homme, le mauvais ordonnateur de son pouvoir, qui efface les traces de sa lente, et parfois glorieuse, ascension. Je n'oublie pas les moments où le soleil se couchant à l'ouest, derrière les montagnes du Péloponnèse, incendie le ciel et la mer, ces îles qui au cours de nos navigations apparaissent à l'horizon chargées de légende et de vie simple. Il suffit de quelques arbres acharnés à vivre, leurs racines aggripant la roche volcanique, d'une crique opalescente, d'un débris de colonne dans un site majestueux pour qu'on se sente non pas tiré vers le passé mais au contraire projeté dans l'avenir avec un fol espoir: puisque la terre a de ces beautés, veillons sur elle qui est notre trésor, et la Grèce est une de ses gemmes les plus précieuses, tout peut recommencer..."
Michel Déon 1988.
Source: Emeutes sur wordpress/ Exarhia (quartier étudiant d'Athènes )
10:58 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : grèce
18.05.2010
Refuge, contrechamp
Alva faisait partie de la première génération expédiée dans l'espace pour travailler. Cette expatriation tombait bien car la vie sur terre avait pris une mauvaise tournure, elle assistait à un désastre. Excessivement personnel. Sa jeune existence ressemblait à une histoire de fantômes, un récit malheureux rédigé d'une écriture chancelante et intarissable où tôt ou tard la narratrice, capitulant à genoux devant le spectre aimé, aurait tout fait disparaître avec lui. Etait-ce ça rompre? Une liquidation surnaturelle et totale de la réalité. Dans l'espace tout ça était bien moins effrayant. Les fantômes eux-mêmes semblaient solubles dans la matière noire. Il fallait saisir cette chance de partir pour sentir à nouveau que les choses vivantes ne sont pas de simples apparitions en y glissant le couteau du réel. « Voyager, perdre des pays !» disait Pessoa, elle perdait plusieurs continents d'un seul coup d'accélération, elle perdrait tout d’accord mais en accéléré.
Depuis les choses se sont nettement ralenties. Elle est maintenant installée dans la routine pressurisée de l’espace, affairée dans un travail rémunérateur qui l’absorbe. Multitude exaspérante de procédures et les dérogations qui vont de pair. A force de tâtonner à la surface de sa nouvelle vie, elle a fini par trouver quelque chose. D'abord le sommeil, puis des envies et au fil des années passées à servir la soupe à des garnisons d'imbéciles capitonnés, quelques amitiés sincères. Mieux, elle arriverait presque à se passer de rituels. Soixante treize cartons dans la réserve entre deux brûleurs moins un. Presque. Elle a aussi un rituel pour le presque.
Un nuage gazeux vient brouiller l’horizon stellaire infini. Il est midi et le provi se remplit à vitesse grand V. Encore quelques minutes, le temps de s'assoir au bar. Alva suit la course du nuage mortel et finit par regarder ses mains. Elles lui apparaissent maintenant comme les vestiges d'une race ancienne, si fragile qu'elle était la seule capable de bâtir des refuges en milieu hostile et de s'y trouver mieux que chez soi.
- « De quels endroits rêves-tu? » finit par lui demander S. dont les questions bizarres appellent des réponses définitives.
Silence à deux devant les silencieuses étoiles. Elle a terriblement envie de lui répondre que, justement cette "nuit", elle a rêvé qu’elle marchait avec la femme aimée dans un parc étagé qui ressemblait au parc Güell de Barcelone. Elle était belle et désarmante, un imperméable vert lui tombant aux pieds tout en ondoiements, tumulus d’algues cachant les chaussures. Le parc Güell était une meringue et elles glissaient sur cette affreuse patinoire avec une insouciante légèreté. En tournant la tête vers l'étage supérieur, elle lui parlait sans la voir, les yeux plissés par la réverbération du passé. - « je m’installe à Paris avec Alexandra » disait-elle soudain et Alva était alors aux prises avec une poignante angoisse de la perdre. Une angoisse incalculable puisqu’elle l’avait déjà perdue des années auparavant et qu’elle ne la reverrait sans doute jamais. Quel abus mental ! Quel sens achevé du drame nocturne ! Et puis bon sang qui est Alexandra ?
Au lieu de ça, elle lui répond avec une certaine mièvrerie: « des endroits où l'on a parlé un jour de vivre ensemble». S. hoche la tête avec prudence mais sans conviction. Elle aurait certainement préféré qu’elle lui dise la vérité et lui parle de la meringue barcelonaise et de son angoisse de perdre ce qui a déjà disparu. Ne lui aurait-elle pas répondu avec compassion qu'il serait temps de perdre autre chose que des pays ? Qu'elle pourrait par exemple perdre la certitude d'avoir vécu la plus tendre, la plus émouvante, la plus inconsolable expérience de l'altérité.
22:15 | Lien permanent | Commentaires (0)
17.04.2010
Refuge
Le café a vibré dans son tube de plastique souple avant de se renverser sans tâcher l’acier superoxydé du bar, et Victor m’a demandé si j’avais lu le futur dans les ondulations prisonnières du sachet. « tu ne trouveras pas l’amour au comptoir, pas même un acompte » ; il m’en fallait de la commisération devant son air complice, la paille entre les dents et la mèche gominée à force d’encagoulage au téflon.
La station frissonnait sous Mars. La salle était pleine et la fièvre dans l’air depuis que la tempête s’était levée, annulant les opérations de surface, remplissant un peu plus le refuge de spationautes tricards, de cendres corrosives et toujours cette poussière de planète, collante, à chaque fois que la porte se refermait sur le courant d’air pressurisé du vestiaire. Pffou Vlan. Pfff. Sur-casques et sur-gants, membres décrochés des corps accrochés dans les casiers d’une consigne à la garniture épaisse comme les procédures. Je suis accro au son de la pressurisation, l’oxygène remplit ma tête aussi vite que ma combinaison et les images se diffractent. C’est le meilleur système de survie face à cette forme d' isolement intellectuel : rééquilibrage des émotions et évacuation des idées nocives comme l’azote. Dix-neuf épaisseurs de matières protectrices sur le corps et dans la tête (parmi elles un amour dont les souvenirs sont fractionnables comme de l’aspirine, le visage de mes parents, l’alphabet phonétique international et le rocher de Percé peuplé de macareux moine aux yeux de nacre et peintures de guerre). Pendant les quelques secondes de ce papillonnage familier, j’oublie où je suis. En chute libre, au bord du vide, au milieu de ma journée de travail et visiblement déjà à saturation.
Le refuge est plutôt spacieux mais personne ne pourrait vivre ici. C’est ce qu’on appelle un « provi », un espace de repos déployé pour les travailleurs sur le bord d’une station orbitale comme une excroissance. Une ecchymose oui. Résidus de souffrance. A l’épuisement des énergies fossiles sur Terre, la conquête spatiale a été ponctuellement confiée à des investisseurs qui ont pris toute la mesure du réservoir de main-d’œuvre, motivée, prête à quitter la terre pour un statut. Les provis ont suivis les hommes dans leur fuite aveugle et transgressive. Dépliables, déplaçables, désactivables. Impeccable.
Alva fait une pause en s’asseyant à côté de moi au comptoir, brouhaha et vue panoramique sur les nuages de gaz périphériques épinglés d’étoiles, et ouvre un sachet de soupe à l’ail dans son enveloppe sapin. Somme de la gastronomique allemande spatiale. Tout ce qu’elle sert ici vient d’Europe de l’est ( d’autres se fournissent à Madagascar ou en Inde). Très couru. Best provi in the galaxi. C’est l’agence de Warszawa qui fait analyses microbiologiques obligatoires et conditionne par miniaturisation les doses nutritives en-briques en-bacs. Les sachets de contrebande arrivent bien après, entre deux sas durant la phase d'arrimage. Cognac aux fruits, vodka, nouilles chinoises, pierogi, bortsch, soupe madérisée. Rien que du très bon pour le moral. De quoi refaire le chemin à l’envers sans bouger. De quoi faire rempiler l’humain à l’intérieur du scaphandre.
De quoi être capable de quoi encore ?
Au boulot.
Dans cette enceinte stérilisée où, pléonasme, les odeurs sont absentes, le parfum de ses cheveux remet instantanément mon corps en ordre de marche. Alva n’a pas le cursus mais elle parle français. Elle est venue seule à Paris à dix-huit ans pour une femme. « C’était il y a longtemps.. » et son sourire dit tout le contraire. Son sourire plisse négligemment le temps. C’était hier et embarquer dans un lanceur en fusion pour tenir une cantine à 250 jours de distance de chez soi ne lui semble pas plus étrange que tout ce qu’elle a pu faire sur Terre depuis la fin de son histoire. Travailler, dormir, travailler, nourrir ses angoisses aux dépens de sa vie, on peut faire ça n'importe où ( on peut aussi avoir le goût du travail bien fait et être expédié illico aux galères marchandes mais c’est une autre histoire). Par chance, elle sourit encore en regardant ses mains prises au filet d'invisibles appâts terrestres. Ce rendez-vous muet au coude-à-coude vaut bien tous les échanges. Nos échappatoires se logent si facilement dans d’autres solitudes.
10:10 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : solitude


