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11/02/2007

Triple vie, un an après

 C'est étrange, j'ai pris l'habitude de rêver comme si j'étais mon avatar. Je rêve de visages trop lumineux, de feuillages découpés par les courbes géométriques des pixels, du tracé des lettres tombé des lèvres de mes interlocutrices. Je regarde ma paume, ses angles durs et sa carnation uniforme. Si je fais une incision, la tessiture artificielle rejette la lame en la dispersant telle une multitude de gouttes grises. Le metal a les mêmes composants que mon sang, mon sang que mes larmes, et leur transformation ( comme leur surgissement) n'est qu'une question de pratique. Dans ce monde, l'alteration est un usage courant qui est l'objet de toutes les tentations, y compris les plus désespérées . Il faut voir un avatar pleurer les images de sa vie réelle, sachez qu'ici c'est bien pire que de s'ouvrir les veines. Dans mon rêve, lorsque je réalise que je suis impuissante à mon propre corps, généralement je me réveille. Depuis peu, cette idée m'inquiète. Je me sens dans la peau d'un alchimiste qui utilise les alambics d'un inconnu. D'un inconnu célèbre mais d'un autre quand même. Je lui restitue d'une certaine façon les effets de sa formule, à la fois disciple et cobaye, sans en attendre de gratitude. Ma vie a évolué depuis que j'ai mis un pied dehors. Je me tiens désormais à l'orée de Third Life: je suis devenue une passeuse. D'autres disent cyberpasseuse. Un métier ressuscité. D'ici à là, il y a la frontière creuse des mondes possibles et sa résonance effraie. Je suis là pour aider, à mi-distance d'un monde et de l'autre, à choisir sa bifurcation, parfois à s'installer à demeure. Je m'impose un devoir de réserve sur les motivations de mes clientes. Elles veulent échapper à la vague qui les submerge dans la vie réelle ou au contraire l'éprouver. En fonction, je me charge de l'aller et du retour, ma route est une invention construite et renouvelée pour elles.J'ai aussi cessé de voir la [fille]du ponton rouge. Ce n'est pas à cause de sa liaison avec un autre avatar, c'est banalement humain. Sur la plage, il n'y avait jamais assez de reflets de lune pour jouer à cache-cache avec ses [yeux]. Ici le ciel est un peintre médiocre, même pointilliste: il rate les nuances du sentiment amoureux. Et puis comment peut-elle me délivrer d'un piège dont elle est elle-même captive ? Ce n'est pas raisonnable mais, enfouie au fond de moi, j'avais gardé l'idée que son avatar me mènerait à elle. Récemment, je me suis accordée le luxe de penser au goût imprévisible mais réel des fruits sur les lèvres d'une femme. Je suis sur une mauvaise pente. Je sais que je rêverai bientôt d'un paradis perdu.

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