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20/02/2007

Enfermée la-haut

109f4095af19b6e1e47e53f365b9dcb4.jpg« En 2010, la desserte de la station spatiale internationale souffrira d'un manque de transports » Le Monde 25 janvier 2007

Le front collé au vitro-mur, je décompte les étoiles de la parcelle du jardin stellaire que nous (les membres de l'équipage) nous sommes partagés, un jour de cette interminable nuit. Mon domaine s'arrête à la ceinture d'Orion, avant le ruisseau d’étoiles au scintillement crayeux qui appartient à Riva, le jeune indien avec qui je parle en italien. Les pléiades sont si resplendissantes qu'il a du les négocier en secondes de  com' avec la terre! A l’ouest du plus bel arbre de mon lopin d'atmosphère, Rigel a déjà changé de teinte trois fois. A chaque fois, cette bougie d'anniversaire est une réminiscence triste: ça va bientôt faire trois ans que je suis coincée ici. Aussi long que notre vie à deux. Tu sais, je ne cherchais pas à nous éprouver, je n'aurais jamais pris ce risque, pas même pour voir ma géante bleue favorite. Tu restes, même vue de loin, l’étoile la plus lumineuse que je connaisse. Les cargos russes n'ont pas pu faire le chemin retour, ils ont brûlés en convoyant du matériel jusqu'au laboratoire scientifique. Les autobus spatiaux ont pu évacuer une partie du personnel en nous laissant ici par manque de solutions de redescente. La prochaine est prévue dans 18 mois, si les sous-traitants chinois des nouveaux véhicules habités livrent l'ISS à temps. Je partage maintenant mon studio et mes dermocombinaisons avec deux astronautes. La quote-part française est insuffisante pour disposer d'un logement individuel, mais je préfère partager le vertige de cette situation avec l’amitié d’autres captifs spatiaux. Riva me dit qu’il a peur de ne pas revoir son père en raison de son âge. C'est un fils si attentif, si présent à leur vie d'en-bas.

La question qui m'obsède est un peu différente: depuis quand as-tu cessé de m'attendre? Cette certitude m'a étreinte aux premiers mots routés par les ondes de notre dernière com'. Bonjour Chérie. Mais as-tu vraiment cessé de m'aimer? Oui, tu me manques.  Est-ce que tu as levé les yeux au ciel lorsque cette femme t'a sourie. Si, à cet instant, la terre a tourné un peu plus vite, as-tu posé une main sur tes yeux comme une visière  sur les étoiles avant de la poser sur elle ? Où bien, as-tu réussi à fermer un volet sur nos souvenirs comme cette formidable sécurité pendant la phase redoutée du décollage ?

Dans ce bal étoilé, je perçois le temps qui avance comme une anomalie terrestre. Ici, les mois qui passent sur l'amour n'existent pas. En tout cas, ce n'est pas, comme sur terre, un équaliseur de sentiments. C'est notre privilège: la parure des constellations les magnifient. Un bijou autour de ton cou qui aurait pour nom Rigel (β Ori) : magnitude 0.18. Un mouvement si ténu qu'on le ressent à peine, un tremblement pour les sens. J'en  suis venue à ne plus vouloir redescendre: je suis incapable aujourd'hui de mesurer ce qui m'attend.

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Écrit par : Sacha | 10/06/2007

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