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25/02/2007

Stimuli rapportés

57b3bb01001248178f7fe8e7a0840c79.jpegJe ne regarde pas cette scène, mais l'image de cette scène.

Car c'est ton champ perceptif que j'explore maintenant. En décalé. L'objectif de l'appareil photo est une perception de substitution. Il indique une direction, celle de tes sens. Il propose aujourd'hui une médiation libre. A l'instant où tu me tends ce cliché, je t'assure que je le vis de manière beaucoup moins littéraire. Mais il ne manquerait plus que j'écrive à chaud.

Tu as placé ton appareil juste à la droite du bar pour capturer cette femme, ou plutôt, son expression. Il est tard: l'endroit est une navire qui a résisté à l'assaut des déferlantes intimes. L'abordage est plus facile dans le creux de la vague, mais à cette heure écumante de l'aube, ce n'est pas une intention si réfléchie. Dans la partie supérieure de l'image, la luminosité du plafonnier parle en langage voltaïque au verre de vin blanc à moitié vide sur le comptoir. Un éclair installé entre eux découpe la scène d'un halo qui repousse les murs à l'arrière-plan. L'effet d'un mouvement gelé.

Dans la partie inférieure, un damier noir en filigrane sous la laine de sa jupe, le talon mordu par les créneaux dentelés d'un animal de bar, le tabouret. Le miroir contrarie la logique de réalité car nous la voyons maintenant de dos, les cheveux sont relevés.

En réalité, ce décor n'est pas en noir et blanc, la fumée des cigarettes n'est pas un voile scintillant, l'air n'a pas cette texture vaporeuse et ce sourire n'est pas suspendu. Pourtant je pourrais prendre ce verre et le boire, ramasser son écharpe, poser une main sur le bois, caresser cette nuque blonde infléchie et l'embrasser. C'est la représentation figée de la « haute définition » de tes sens. Tu es ce narrateur qui a osé cette perception à ma place. Mais es-tu généreuse? Car ces stimuli sont une invitation.

J'aime que tu me donnes à sentir ce que tu me donnes à voir.

20/02/2007

Enfermée la-haut

109f4095af19b6e1e47e53f365b9dcb4.jpg« En 2010, la desserte de la station spatiale internationale souffrira d'un manque de transports » Le Monde 25 janvier 2007

Le front collé au vitro-mur, je décompte les étoiles de la parcelle du jardin stellaire que nous (les membres de l'équipage) nous sommes partagés, un jour de cette interminable nuit. Mon domaine s'arrête à la ceinture d'Orion, avant le ruisseau d’étoiles au scintillement crayeux qui appartient à Riva, le jeune indien avec qui je parle en italien. Les pléiades sont si resplendissantes qu'il a du les négocier en secondes de  com' avec la terre! A l’ouest du plus bel arbre de mon lopin d'atmosphère, Rigel a déjà changé de teinte trois fois. A chaque fois, cette bougie d'anniversaire est une réminiscence triste: ça va bientôt faire trois ans que je suis coincée ici. Aussi long que notre vie à deux. Tu sais, je ne cherchais pas à nous éprouver, je n'aurais jamais pris ce risque, pas même pour voir ma géante bleue favorite. Tu restes, même vue de loin, l’étoile la plus lumineuse que je connaisse. Les cargos russes n'ont pas pu faire le chemin retour, ils ont brûlés en convoyant du matériel jusqu'au laboratoire scientifique. Les autobus spatiaux ont pu évacuer une partie du personnel en nous laissant ici par manque de solutions de redescente. La prochaine est prévue dans 18 mois, si les sous-traitants chinois des nouveaux véhicules habités livrent l'ISS à temps. Je partage maintenant mon studio et mes dermocombinaisons avec deux astronautes. La quote-part française est insuffisante pour disposer d'un logement individuel, mais je préfère partager le vertige de cette situation avec l’amitié d’autres captifs spatiaux. Riva me dit qu’il a peur de ne pas revoir son père en raison de son âge. C'est un fils si attentif, si présent à leur vie d'en-bas.

La question qui m'obsède est un peu différente: depuis quand as-tu cessé de m'attendre? Cette certitude m'a étreinte aux premiers mots routés par les ondes de notre dernière com'. Bonjour Chérie. Mais as-tu vraiment cessé de m'aimer? Oui, tu me manques.  Est-ce que tu as levé les yeux au ciel lorsque cette femme t'a sourie. Si, à cet instant, la terre a tourné un peu plus vite, as-tu posé une main sur tes yeux comme une visière  sur les étoiles avant de la poser sur elle ? Où bien, as-tu réussi à fermer un volet sur nos souvenirs comme cette formidable sécurité pendant la phase redoutée du décollage ?

Dans ce bal étoilé, je perçois le temps qui avance comme une anomalie terrestre. Ici, les mois qui passent sur l'amour n'existent pas. En tout cas, ce n'est pas, comme sur terre, un équaliseur de sentiments. C'est notre privilège: la parure des constellations les magnifient. Un bijou autour de ton cou qui aurait pour nom Rigel (β Ori) : magnitude 0.18. Un mouvement si ténu qu'on le ressent à peine, un tremblement pour les sens. J'en  suis venue à ne plus vouloir redescendre: je suis incapable aujourd'hui de mesurer ce qui m'attend.

11/02/2007

Triple vie, un an après

 C'est étrange, j'ai pris l'habitude de rêver comme si j'étais mon avatar. Je rêve de visages trop lumineux, de feuillages découpés par les courbes géométriques des pixels, du tracé des lettres tombé des lèvres de mes interlocutrices. Je regarde ma paume, ses angles durs et sa carnation uniforme. Si je fais une incision, la tessiture artificielle rejette la lame en la dispersant telle une multitude de gouttes grises. Le metal a les mêmes composants que mon sang, mon sang que mes larmes, et leur transformation ( comme leur surgissement) n'est qu'une question de pratique. Dans ce monde, l'alteration est un usage courant qui est l'objet de toutes les tentations, y compris les plus désespérées . Il faut voir un avatar pleurer les images de sa vie réelle, sachez qu'ici c'est bien pire que de s'ouvrir les veines. Dans mon rêve, lorsque je réalise que je suis impuissante à mon propre corps, généralement je me réveille. Depuis peu, cette idée m'inquiète. Je me sens dans la peau d'un alchimiste qui utilise les alambics d'un inconnu. D'un inconnu célèbre mais d'un autre quand même. Je lui restitue d'une certaine façon les effets de sa formule, à la fois disciple et cobaye, sans en attendre de gratitude. Ma vie a évolué depuis que j'ai mis un pied dehors. Je me tiens désormais à l'orée de Third Life: je suis devenue une passeuse. D'autres disent cyberpasseuse. Un métier ressuscité. D'ici à là, il y a la frontière creuse des mondes possibles et sa résonance effraie. Je suis là pour aider, à mi-distance d'un monde et de l'autre, à choisir sa bifurcation, parfois à s'installer à demeure. Je m'impose un devoir de réserve sur les motivations de mes clientes. Elles veulent échapper à la vague qui les submerge dans la vie réelle ou au contraire l'éprouver. En fonction, je me charge de l'aller et du retour, ma route est une invention construite et renouvelée pour elles.J'ai aussi cessé de voir la [fille]du ponton rouge. Ce n'est pas à cause de sa liaison avec un autre avatar, c'est banalement humain. Sur la plage, il n'y avait jamais assez de reflets de lune pour jouer à cache-cache avec ses [yeux]. Ici le ciel est un peintre médiocre, même pointilliste: il rate les nuances du sentiment amoureux. Et puis comment peut-elle me délivrer d'un piège dont elle est elle-même captive ? Ce n'est pas raisonnable mais, enfouie au fond de moi, j'avais gardé l'idée que son avatar me mènerait à elle. Récemment, je me suis accordée le luxe de penser au goût imprévisible mais réel des fruits sur les lèvres d'une femme. Je suis sur une mauvaise pente. Je sais que je rêverai bientôt d'un paradis perdu.

10/02/2007

Triple Vie

82760f8f1728b294a4241ebe061c9b16.jpgCe matin, mon avatar était réveillé avant moi. Généralement [elle] fait le café pour que son parfum se diffuse dans ma chambre via le cyberolf. Ma chambre est traversée par les ondes de ma box. Ma box est intégrée dans mon bracelet de cheville. L'arome de l’arabica  se répand dans l’air et, si je pose le transducteur sur mes lèvres, il est capable de le communiquer aux capteurs de ma langue. Je perçois alors le goût du café avec les nuances du dosage qu’[elle]a pré-calculé. Pas si mal. Depuis la version upgradée de Second Life lancée dans les années 2010, le cyberolf s’accompagne du cybertast qui, avec le soutien de la biotechno , a permis d'affiner la perception des sensations. La barrière physique perd en consistance, il est possible de sentir un soleil de printemps.  Tant mieux. Je gagne ma vie ici dans Third Life, je suis guide pour femmes. Mon avatar est parfait: [elle] est tout ce que je ne suis pas dans la vie réelle mais c'est à peine si je m'en souviens. Ici je ne me préoccupe plus des nécessités organiques, ma vie est ailleurs et, bien plus qu'une victoire, c'est une revanche. Je me vis enfin telle que je sais que je suis: plutôt jolie, sociable, solide, indépendante. Je gagne très bien ma vie en organisant des rencontres avec les avatars des actrices de TLW , le soir j'emmène mes clientes dans les quartiers gay ou dans des soirées privées. Mon agenda, géré par l'IA de google, est complet pour les six prochains mois. J'ai aussi rencontré une femme, mais elle est mariée. Enfin, dans la vie réelle, elle est célibataire. Peut-être a-t-elle quinze ans de moins que moi? Peut-être vit-elle dans le même immeuble que moi ? Ici, elle habite la maison rouge au ponton caressé par les vagues. Elle vit avec l'avatar de sa compagne, qu'elle a épousé il y aun an. Nous nous voyons seulement sur la plage chaque début d'après-midi. Je rêve de ses bras. Si la biotechno tient ses promesses, à la prochaine mise à jour du programme, je pourrais peut-être la toucher.

05/02/2007

Ailes au repos

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(source Jodifoster.nu)

02/02/2007

Minutes brûlées

Cet endroit est une pyramide. Symboliquement, le ciel et le fleuve la protègent. Littéralement, elle s’est construite avec l’ambition d’être abritée du monde. Comme les centaines de pèlerins qui passent l’entrée chaque jour, je dépose mes sacs aux pieds du probe (assis) et du scrupuleux (debout), avant de m’engager dans le défilé spartiate relié au labyrinthe des corridors. Passé le millième numéro, beaucoup implorent Anubis. J’ai rangé le plan dans ma poche car je sais précisément où elle reçoit ses visiteurs. A l’ouest, avec le privilège d’une vue sur le fleuve. Quand j’arrive dans son bureau, le soleil descend déjà et même le silence s’est empourpré de rubis. Elle a l’air épuisée, enroulée dans son étole, la lumière écarlate jouant avec ses traits. Elle me dit qu'il lui reste plus de 300 mails à lire dans sa boite. Je suis contente de ne pas lui en avoir envoyé. Si elle est capable d’en consulter 50 par heure, en respirant peu, elle est ici jusqu’à 23 heures. Rougeoyant. Ce coucher de soleil est sublime mais, dans le cadre de cet échange, il ne nous appartient pas. Le moment s’est vidé de son sens au contact de sa brûlure. Je me sers un verre d’eau et nous restons brièvement dans la stupéfaction de laisser s’échapper une certaine beauté. A cet instant, nous partageons une seule chose : le sentiment de consumer nos vies