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19/10/2006

Le cytheriseur de textes, pleine puissance

Après des encouragements ébouriffants, j’ai appliqué le CDT au registre policier sur un extrait du dernier Fred Vargas « Dans les bois éternels » comme on consomme un alcool volatil. Post long mais fondamentalement frivole,pour un dimanche d'automne, à la rêverie commode quoi ( et je résiste à vous infliger la scène des retrouvailles entre Ulysse et Pénélope dans l’Odyssée…pour combien de temps encore).
 
Avant : « Du bout du pied la légiste tira à elle un tabouret et s’y assit jambes croisées. Adamsberg l’avait trouvée belle, vingt-trois ans plus tôt et elle l’étais toujours, à soixante ans, élégamment posée sur cet escabeau de la morgue. -Tiens dit-elle.  vous me connaissez ? –Oui – Mais pas moi. Le médecin alluma une cigarette et réfléchit quelques instants. –Non, conclut-elle, cela ne me dit rien , je suis navrée. –C’était il y a vingt-trois ans et cela n’a duré que quelques mois. Je me souviens de vous, de votre nom, de votre prénom, et je me souviens qu’on se tutoyait. –A ce point-là ? dit-elle sans chaleur. Et que faisait-on de si familier tous les deux ? –On faisait une énorme engueulade. – Amoureuse ? Cela me peinerait de ne pas m’en souvenir. –Professionnelle. –Tiens, répéta le médecin, sourcils froncés. Adamsberg pencha la tête, distrait pas les souvenirs que cette voix haute et ce ton cassant rappelaient à sa mémoire. Il retrouvait l’ambiguïté qui l’avait tenté et déconcerté jeune homme, le vêtement sévère mais les cheveux en désordre, le ton hautain mais les mots naturels, les poses élaborées mais les gestes spontanés. Si bien qu’on ne savait pas si l’on avait affaire à un esprit supérieur et distancié ou à une rude travailleuse oublieuse des apparences. Face à elle, Adamsberg n’était pas le seul à prendre des précautions. Le Dr Ariane Lagarde était la légiste la plus renommée du pays, sans concurrence. –On se tutoyait ? reprit-elle en faisant tomber sa cendre au sol. Il y a vingt-trois ans, j’avais déjà fait mon chemin, vous ne deviez être qu’un petit lieutenant. –Tout juste jeune brigadier. – Vous me surprenez. Je ne tutoie pas facilement mes collègues. –On s’entendait bien. Jusqu’à ce que l’énorme engueulade culmine et fasse trembler les murs d’un café du Havre. La porte a claqué, nous ne nous sommes plus jamais revus. Je n’ai pas eu le temps de finir ma bière. –Cette bière, dit-elle, je ne l’aurais pas lancée par terre par hasard ? –C’est cela. –Jean-Baptiste, dit-elle en détachant les syllabes. Ce jeune crétin de Jean-Baptiste Adamsberg qui croyait tout savoir mieux que tout le monde. –C’est ce que tu m’as dit avant de fracasser mon verre. –Jean-Baptiste répéta Ariane à voix plus lente. Le médecin quitta son tabouret et vint poser une main sur l’épaule d’Adamsberg. Elle sembla proche de l’embrasser, puis renfourna sa main dans la poche de sa blouse. – Je t’aimais bien. Tu disloquais le monde sans même en avoir conscience. Et d’après ce qu’on raconte du commissaire Adamsberg,  le temps n’a rien amélioré. A présent, je comprends : lui c’est toi, et toi c’est lui. (..) –C’était un cadavre exceptionnel, se souvint-elle (..) avec le ton adouci de ceux qui se remémorent une joli histoire J’avais rendu mon rapport, irréprochable. Toi tu faisais les photocopies, les reliures, les courses, sans trop obéir. On allait boire un verre le soir sur les quais. Je frôlais la promotion, tu rêvais dans la stagnation. A cette époque, j’ajoutais de la grenadine dans la bière, et cela moussait d’un coup. –Tu as continué d’inventer des mélanges ? –Oui, dit Ariane, des quantités mais sans réelle réussite jusqu’ici. Tu te souviens de la violine ? Un œuf battu, de la menthe et du vin de Malaga. –Je n’ai jamais voulu goûter ce truc. –Je l’ai cessée cette violine. C’était bien pour les nerfs mais trop énergétique. On a tenté beaucoup de mélanges au Havre. –Sauf un. –Tiens. –Le mélange des corps, on ne l’a pas tenté. »
Cythérisé : « Du bout des doigts, la magistrate ôta ses classeurs du fauteuil en cuir, caressa  l’accoudoir d’un revers de main puis s’y assit jambes croisées. Sara l’avait trouvée belle, vingt-trois ans plus tôt et elle l’était toujours, à soixante ans, élégamment installée dans ce décorum telle une divinité, digne représentante des Parques dévidant le fil de la vie des hommes. -Tiens dit-elle. Vous me connaissez ? –Oui –Mais pas moi. Rangez votre carte, je ne fréquente plus la presse. La représentante du ministère public alluma une cigarette et la fumée traça une frontière vaporeuse entre elles. –Non, conclut-elle, cela ne me dit rien , je suis navrée. –C’était il y a vingt-trois ans et cela n’a duré que quelques mois. Je me souviens de vous, de votre nom, de votre regard, et surtout je me souviens qu’on se tutoyait. –A ce point-là ? dit-elle sans chaleur. Et que faisait-on de si familier toutes les deux ? –On faisait une énorme engueulade. – Amoureuse ? Cela me peinerait de ne pas m’en souvenir. –Professionnelle pour éviter qu'elle ne devienne amoureuse. –Tiens, répéta la magistrate, piquée. Evasberg brisa le voile de fumée en s’approchant d’un pas, portée par les souvenirs que cette voix haute et ce ton cassant rappelaient à sa mémoire. En franchissant cette délimitation conventionnelle de l’espace, elle sentit qu’elle retrouvait l’ambiguïté qui l’avait tentée et déconcertée jeune femme : de loin le vêtement élaboré mais, sous la coupe, les formes vagabondes, de loin le ton hautain mais de près le sourire naturel, de loin le regard sévère mais de près une tendresse affichée.  Si bien qu’elle ne savait pas si elle avait affaire à un esprit joueur et distancié ou à une douce proposition oublieuse des hiérarchies. Ariane Lagarde avait beau être le procureur le plus illustre du pays, cette proximité physique entre elles  dissipait comme un philtre les rigidités nécessaires à sa fonction. –On se tutoyait ?reprit-elle, toujours assise, en faisant glisser son index sur la couture du jean de Sara . Il y a vingt-trois ans, j’avais déjà fait mon chemin, vous ne deviez être qu’une petite pigiste. –Tout juste stagiaire. – Vous me surprenez. Je ne tutoie pas facilement les journalistes. –On s’entendait bien. Jusqu’à ce que l’énorme engueulade culmine et fasse trembler les murs de la Closerie à Saint-Germain. La porte a claqué, nous ne nous sommes plus jamais revues. Je n’ai pas eu le temps de finir mon verre. –Ce verre, dit-elle en laissant ses doigts descendre jusqu'à la cheville, je ne l’aurais pas lancée par terre par hasard ? –Oui Madame le juge –Sara, dit-elle en détachant les syllabes. Cette jeune crétine de Sara Evasberg qui croyait pouvoir tout publier. –C’est ce que tu m’as dit avant de fracasser mon verre, mais je n'ai publié que ce que tu m'as raconté -Oui, mais en privé – Ha en privé un soir dans un bar? -Pas assez privé pour te taire? reprit sèchement Ariane -C'est toi que je voulais en privé –Oui Sara, répéta Ariane à voix plus lente. Le procureur quitta son tabouret et vint poser une main sur l’épaule d’Evasberg. Elle sembla proche de l’embrasser, mais finalement passa la main dans ses cheveux.– Je t’aimais..bien. Tu ré-écrivais le monde sans même en avoir conscience. Et d’après ce qu’on raconte de l'éditorialiste Evasberg, le temps n’a rien amélioré. A présent, je comprends : tes mots c’est toi, et toi c’est tes mots. (..) –C’était une affaire exceptionnelle, se souvint-elle (..) avec le ton adouci de ceux qui se remémorent une joli histoire. J’avais préparé mon audience, irréprochable. Toi tu grattais du matin à la nuit tombée, tu me suivais partout dans le palais avec ton bloc et ton microphone, sans trop obéir. On allait boire un verre le soir après avoir marché dans Paris. Je frôlais la promotion, tu rêvais d'un grand coup auprès de ta rédaction. A cette époque, j’ajoutais de la limonade dans mon rhum, et cela moussait d’un coup. –Tu as continué d’inventer des mélanges ? –Oui, dit Ariane, des quantités mais sans réelle réussite jusqu’ici. Tu te souviens de l'alcaline ? Un oeuf, des quartiers d'orange et du cointreau. –Je n’ai jamais voulu goûter ce truc, a part sur tes lèvres. –J'ai arrêté. C’était bien pour les nerfs mais trop énergétique. On a tenté beaucoup de mélanges à Saint-germain. –Sauf un. –Tiens? –Le mélange des corps, on ne l’a pas tenté. - Viens prendre un café mais désarme ton appareil  ».

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Écrit par : Sacha | 06/06/2007

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