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03/02/2008

Fortifications

6292199baa0ba798a35d3efa487d0fba.jpgElle a mille feux à éteindre, ce sont des souvenirs. Elle a mille souvenirs à éteindre.

Derrière les fortifications résonne le pas de celle qui vit où le regard ne porte pas. Elle ne connait qu'un horizon aveugle, une répétition de meurtrières entre les larges tours crénelées aux fondations incertaines, aux ciels de métal entoilés, aux douves cachées par les pieds des saules. A chaque mur, un autre mur, à chaque moellon, un souvenir équarri au coeur vampirisé. Vampire dit-on dans les ateliers de la ville. La porte est une serrure sans mécanisme mûe par l'action de la parole. Inutile de la crocheter, visiblement il suffirait d'un mot. Pauvre mot posé aux lèvres hésitantes de l'étrangère assise sur la vieille statue arrachée à l'estomac du château. Alentour c'est un remue-ménage permanent dans la plaine et sur les sentiers creusés d'ornières, les pillards cherchent depuis longtemps une richesse qui n'existe pas. La salle principale est immense et baignée du miroitement d'une fontaine intérieure, une eau sans parfum, une fontaine sans source et sans courant. Un palais sans mouvement sauf si. Sauf si elle trébuche. Si elle trébuche, c'est qu'elle se précipite à la rencontre de l'étrangère avec une joie d'enfant. Si ses habits sont lâches et couturés, c'est qu'elle est maladroite sans le soutien d'une idée. Si ses cheveux ne tiennent pas en place, c'est qu'ils ont la finesse des aigrettes végétales et refusent la pesanteur. Si elle attend sa venue, c'est pour ressentir encore une fois la marée de son sang, c'est peu dire qu' elle ne possède même pas sa propre horloge.

L’étrangère a marché longtemps depuis les quais de la ville blanche, maintenant défait son manteau, sa ceinture armée et posé son sac, ses fontes au seuil d’un couloir timidement éclairé. Il règne une atmosphère unique un peu artificielle, celle de l'achoppement du temps, une balle-à-canon lancée plein feu dans un corridor de velours, mémoire en camisole, de bons renforts aux entournures. Pour la première fois, la chemise à ses pieds, elle se sent prête à se donner, qu'elle soit donc sa toute première et sa dernière femme, qu’elle soit une révélation pointue comme un récif, une marque palpitante. Maudite dit-on aux comptoirs calfatés des baraques de pêche. Elles partagent un verre de vin, le soulagement d'une familiarité compatible à l’instant. Le cercle invisible s'élargit lentement et une auréole de chaleur glisse le long de leurs épaules pour échouer à leurs mains, buée et picotements en profondeur du coeur au plafond. L'espace devient infini, un courant qui soulève les sens pour les porter dans les airs, les élève et les maintient en suspension comme une plume. L'attendre. Si elle ne lève pas les yeux vers cette esquille flottante fracturée du désir, c'est qu'elle veut l'engloutir avant la redescente, bataille en vol de chaque infime parcelle de son être, de tout le dévouement de sa peau, de toute l'urgence de cet appel, pour qu'elle ne touche plus jamais terre. Plus que jamais, comme la première et la dernière fois, elle fait voeu de sa chair: lui donner une avance de plaisir pour toutes les traversées futures. L'étrangère ferme les yeux et de son sourire entier s'échappent les herbes du pré devant sa maison, éternuantes, étamines rouge safran, blé et avoine, couleurs fraiches, cendres chaudes, filets d'eau du toit au baquet, alcool du pressoir, herbes mélangées à l'eau fumante, couleur écarlate transformée sur l'eau-forte, et puis la mélodie de la voix de ses amis apprise et chantée sans partition ( affolante simplicité), et aussi ses enfants, leurs rires d'enfants, leurs jeux d'enfants, et...

Les cartes reproduisent très fidèlement la route de la ville au château, et de la grand place sur le terre-plein au coeur de la cité sans omettre un seul boutiquier, le contremaître des quais connait parfaitement l'ordre d'arrivée des bateaux et dessine en secret chaque pavillon, la plus petite maladie des chevaux du prince est consignée dans le livre des écuries, les portes sont gardées chaque heure chaque nuit. Mais ce soir elle s'accrochera peut être à la muraille, collera sa bouche à la barrière rugueuse, peut être sans un murmure, probablement sans une plainte. Une pensée des plus insolites montera de la pierre, cette mauvaise graine, ce parchemin nu et érodé qui réclame d'être encré: elle se dira qu'elle aussi a peut être une histoire. Aussitôt disparue.

Commentaires

OMFG

Écrit par : Patricia-M | 03/02/2008

Quel texte! Je ne sais pas si les cartes reproduisent fidèlement les routes des villes au chateau mais là j'ai du prendre mon GPS médiéval. Je bisse le OMFG.

Écrit par : diagonale | 07/02/2008

Très sexy votre juron
Diago, voir l'aubergiste pour la carte; bises

Écrit par : Sacha | 09/02/2008

"che sia una rivelazione aguzza come una scogliera, un segno palpitante."

Umberto n'aurait pas fait mieux...Je suis ton "Eco" ( du verbe "suivre", bien sûr !!!! )

Écrit par : Patricia-M | 10/02/2008

... et mille souvenirs à étreindre, pour mieux les contempler.
Au moment même où ils disparaissaient.

Bonne relâche !

Écrit par : paco alpi | 12/07/2008

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