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05/10/2008

Deux fois Rijeka

 rp-p-1878-a-925.jpgIl y a certaines émotions qu'il faudrait se garder d'interpréter à la hâte. Plutôt procéder à des opérations de raffinage pour agir contre l'impression au bénéfice du temps.

Midi dans la baie du kvarner, j'ai commandé un risotto à l'encre sur une terrasse plombée par l'ombre de l'enceinte de la ville. Sur une petite table en bois criblée de marques d'activité humaine dont des encoches de couteaux (certaines marques disaient quelque chose), des tâches de friture et un morceau de cierge enchâssé dans une bouteille de bardolino, quelques souvenirs prospèrent sur un autre passé. Je n'aime pas le risotto, je trouve ce plat passablement affreux, non seulement son onctuosité me rebute mais la capacité phénoménale d'absorption du grain de riz dans la décoction parait trop militante pour être honnête. Bref, je ne sais absolument pas ce qui me prend de passer cette commande et, au moment où elle arrive sur une table si peu pimpante dans une ville qui porte autant de stigmates de l'absurdité humaine, j'ai l'impression que Frankenstein, ou peut être son ombre, est à mes côtés et qu'il a vomi dans une conque. De petits morceaux tentaculaires émergent, entremêlés à d’autres moins reconnaissables au milieu du magma. Et si l’étudiante hilare en costume de serveuse en rajoute des tonnes en prenant l’accent BorisKarloffien, c’est qu’elle doit avoir l’impression d’être face à une imbécile heureuse, tremblante comme le benêt du dessin animé* qui s’effraie du grelot du fantôme sans le voir et s'obstine à interpréter littéralement une bande-son censée faire peur, bouh. En imbécile heureuse donc, et surtout en bonne fétichiste, j'ai tendance à voir des signes partout, et comme le monde a des troubles du comportement, il a l'habitude d'en distribuer à foison. Je ne sais pas pourquoi le risotto outralpin a rempli ce rôle ce jour là mais j'y ai vu le plat sombre et vestibulaire du changement, celui qui, après un choc, un virage – telle ou telle sinuosité imprévue de l'existence – amène à reconsidérer la vie avec toute la stupeur, l'inquiétude et l’incompréhension de la nouveauté. Cette étreinte froide mais revigorante avait trouvé un plat à défaut de trouver un nom.

Manger, avaler, digérer fait partie de l'expérience amère du risotto à l’encre. Celle qui le servait à Rijeka l’aurait dit en d’autres termes. Anna, double piercing, polyglotte et serveuse de plats en forme de coquillages et de poissons frits, qui à son âge avait déjà connu une guerre et possédait certainement une vision assez juste des choses humaines. Perchée sur le muret des cuisines avec sa carte grasse et poissonneuse attachée comme un fanion au tablier, elle disait en plusieurs langues et en substance : 

arrête de t'inquiéter, fifone ! mange ce riz noir qui a l ‘allure trompeuse d’un poison et tu te délesteras de ce qui est possible. Elle aurait pu ajouter... nous finissons par revenir de ces contrées trop ensoleillées où nous avons marché pieds nus, mangé des herbes crues en toute insouciance et laissé brûler sa peau par le sel. L'esprit lessivé d'accord, mais toi au moins tu auras dans la poche de ton jean, bienheureuse parisienne, le louvre et un pass navigo. 

* (fifone) froussarde !

* Scoubidou

Commentaires

Jamais 2 sans...TroiE
Bravo.

Jamis mis autant de temps pour claviotter 24 symboles
;o)

Écrit par : Patricia-M | 14/10/2008

Très agréable lecture.
Une précision sur l'illustration en ouverture de ce billet en hommage au risotto: qui souffle dans le coquillage? Poséidon?

Écrit par : Mablank | 14/10/2008

Patricia-M> mais en clavier 24 étoiles standard

Mablank > ça fait plaisir de vs revoir sur un nouveau blog;)
En fait, il s'agit de Triton son fils.
Ce fiston ( "Triton blowing on a conch shell ") est visible au Rijsk à Amsterdam

Écrit par : Sacha | 15/10/2008

Mais un triton souffleur peut-il éclairer la voie à des licornes de mers? J'imagine qu'il faudra un autre peintre et un autre musée pour le (sa)voir! ;-)
Merci pour votre message

Écrit par : Mablank | 11/11/2008

Les commentaires sont fermés.