Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

12/09/2009

Mont Ida

IDA.jpgLa navette fait des allers-retours sur la toile que l'oeil peine à suivre, à la vitesse où jaillit le serpent avec le cliquetis sec du bois qui se détourne de sa route sous l'impulsion de mon poignet.

Regardez, je le fais presque machinalement, en souriant, en parlant aux enfants, et le tissu devient mobile, il se lance dans le dessin exemplaire d'une frise qui représente le bras d'une pieuvre, la crête d'une vague, un outil posé à côté de la balle de blé, la flèche gravée sur mon bracelet d’argent. Levez- la tête, tout est ici dans cet atelier… les koureloudes, ces couvertures faites de vieux matériaux, les sacs d’épaule, ça c'est volé aux bergers, et puis des nappes  des tabliers et même des goussets . A vous de choisir une pièce ou une autre.. avec tous ces bouts de tissu, je rassemble les motifs dispersés de nos vies pour en retenir la ligne la plus pure, intacte. Ce n’est que de la récupération mais elle nous tient chaud, mais elle est minutieuse, exigeante, un travail d’artisan comme cette mantille noire sur le front du jeune garçon revisitée avec un vieux fil de châle. Le tissage est une tradition crétoise, alors pas la peine de tenter d'embellir cet instant passé à me regarder travailler sur le métier à tisser. Vous finiriez par écrire cette histoire fiévreuse qui germe maintenant dans votre regard alors que moi… je n'ai rien de Pénélope. Je n'attends personne. Je me suis réfugiée sur le versant de la montagne comme Rhéa pour accoucher d'une autre vie. C'est une autre tradition crétoise, se perdre, puis s'évader.

Ici l'air est toujours plus léger, l’air donne envie de marcher. Les truites sont abondantes et la sauge tapisse la montagne d'un duvet pelucheux comme le dos des brebis, elle parfume tous les plats que vous goûterez ici. Vous aimerez ça, c'est une saveur opiniâtre. En bas c’est autre chose, la plaine déborde sur la mer, par dessus les oliviers qui moutonnent comme la chevelure argentée des dieux, par-dessus les vignes et le tracé franc des cultures. Par grosse chaleur et vue d'en haut, la Messara se dilue en une flaque colorée tremblotante qui rappelle certains fonds marins où je nageais avec mon frère. J'ai pourtant quitté cette terre dont les arpents sont convoités par tous les marchands du bassin de la Méditerranée, cette terre chaude et fertile qui dissimule dans son ventre les restes d'une civilisation dévastée. Et ces entrailles brûlent, croyez-moi.

Mais pas d'inventaire, ce ne sont pas des raisons perceptibles qui ont guidé mon départ et qui pourraient nourrir le fantasme d’un récit. Je n’ai pas quitté les bourrasques de sable noir sur Komos beach à la poursuite de tel ou telle à adorer, ni les affres des convois touristiques qui grignotent du terrain sur la beauté des côtes et leurs tavernes neobeatniks de Matala à Plakias, nous sommes habitués depuis longtemps à ces libations modernes. J'ai simplement fui. ça vous pouvez l'écrire puisque vous ne lâchez pas votre carnet en parlant. J'ai fui l'impression d'être assise sur un trône dont il est impossible de se défaire et qui faisait de moi une femme plus grave que les autres. J’ai fui l’asphyxie, l’étouffement fortuit d’une existence nourrie et pressée où l’intention de sens était toujours secondaire. Ca ne s’explique pas, mais ça demande parfois de débarrasser le plancher. Le croquis –simplissime - de mes envies se trouve bel et bien là, dans ce métier à tisser , imposant et folklorique, à mi-chemin du ciel et du village fréquenté l’hiver seulement par quelques randonneurs. Bercée par mon étonnement d’être celle là... j’emprunte la voie ouverte. Pasiphaé n’avait pas prévu non plus d’aimer le taureau.