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17/04/2010

Refuge

VUES07_21_S.jpgLe café a vibré dans son tube de plastique souple avant de se renverser sans tâcher l’acier superoxydé du bar, et Victor m’a demandé si j’avais lu le futur dans les ondulations prisonnières du sachet. « tu ne trouveras pas l’amour au comptoir, pas même un acompte » ; il m’en fallait de la commisération devant son air complice, la paille entre les dents et la mèche gominée à force d’encagoulage au téflon.

La station frissonnait sous Mars. La salle était pleine et la fièvre dans l’air depuis que la tempête s’était levée, annulant les opérations de surface, remplissant un peu plus le refuge de spationautes tricards, de cendres corrosives et toujours cette poussière de planète, collante, à chaque fois que la porte se refermait sur le courant d’air pressurisé du vestiaire. Pffou Vlan. Pfff. Sur-casques et sur-gants, membres décrochés des corps accrochés dans les casiers d’une consigne à la garniture épaisse comme les procédures. Je suis accro au son de la pressurisation, l’oxygène remplit ma tête aussi vite que ma combinaison et les images se diffractent. C’est le meilleur système de survie face à cette forme d' isolement intellectuel : rééquilibrage des émotions et évacuation des idées nocives comme l’azote. Dix-neuf épaisseurs de matières protectrices sur le corps et dans la tête (parmi elles un amour dont les souvenirs sont fractionnables comme de l’aspirine, le visage de mes parents, l’alphabet phonétique international et le rocher de Percé peuplé de macareux moine aux yeux de nacre et peintures de guerre). Pendant les quelques secondes de ce papillonnage familier, j’oublie où je suis. En chute libre, au bord du vide, au milieu de ma journée de travail et visiblement déjà à saturation.

Le refuge est plutôt spacieux mais personne ne pourrait vivre ici. C’est ce qu’on appelle un « provi », un espace de repos déployé pour les travailleurs sur le bord d’une station orbitale comme une excroissance. Une ecchymose oui. Résidus de souffrance. A l’épuisement des énergies fossiles sur Terre, la conquête spatiale a été ponctuellement confiée à des investisseurs qui ont pris toute la mesure du réservoir de main-d’œuvre, motivée, prête à quitter la terre pour un statut. Les provis ont suivis les hommes dans leur fuite aveugle et transgressive. Dépliables, déplaçables, désactivables. Impeccable.

Alva fait une pause en s’asseyant à côté de moi au comptoir, brouhaha et vue panoramique sur les nuages de gaz périphériques épinglés d’étoiles, et ouvre un sachet de soupe à l’ail dans son enveloppe sapin. Somme de la gastronomique allemande spatiale. Tout ce qu’elle sert ici vient d’Europe de l’est ( d’autres se fournissent à Madagascar ou en Inde). Très couru. Best provi in the galaxi. C’est l’agence de Warszawa qui fait analyses microbiologiques obligatoires et conditionne par miniaturisation les doses nutritives en-briques en-bacs. Les sachets de contrebande arrivent bien après, entre deux sas durant la phase d'arrimage. Cognac aux fruits, vodka, nouilles chinoises, pierogi, bortsch, soupe madérisée. Rien que du très bon pour le moral. De quoi refaire le chemin à l’envers sans bouger. De quoi faire rempiler l’humain à l’intérieur du scaphandre.

De quoi être capable de quoi encore ?

Au boulot.

Dans cette enceinte stérilisée où, pléonasme, les odeurs sont absentes, le parfum de ses cheveux remet instantanément mon corps en ordre de marche. Alva n’a pas le cursus mais elle parle français. Elle est venue seule à Paris à dix-huit ans pour une femme. « C’était il y a longtemps.. » et son sourire dit tout le contraire. Son sourire plisse négligemment le temps. C’était hier et embarquer dans un lanceur en fusion pour tenir une cantine à 250 jours de distance de chez soi ne lui semble pas plus étrange que tout ce qu’elle a pu faire sur Terre depuis la fin de son histoire. Travailler, dormir, travailler, nourrir ses angoisses aux dépens de sa vie, on peut faire ça n'importe où ( on peut aussi avoir le goût du travail bien fait et être expédié illico aux galères marchandes mais c’est une autre histoire). Par chance, elle sourit encore en regardant ses mains prises au filet d'invisibles appâts terrestres. Ce rendez-vous muet au coude-à-coude vaut bien tous les échanges. Nos échappatoires se logent si facilement dans d’autres solitudes.

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