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27/06/2010

Référence absente

Je vis depuis quelques jours dans une maison proche de la mer. La dernière fois, le voisinage se réduisait à quelques chèvres et maintenant des ruelles poussent sur le dos de la ville. Le passage quotidien du ferry donne des ailes au tourisme. Papillon convoité. Le jardin est aussi sec la nuit que le jour quand la pénombre recouvre la colline et la chapelle d’un drap tiède. Je m’assieds sur le mur qui forme un coude pâle sous le bougainvillier avec l’envie d’écrire, une envie connue qui guide hors de la paresse puis beaucoup plus loin. Des fleurs pleuvent, elles ont tâché le passage, corolles noir sanguin, pulpétales, autant d’allées et venues entre le port et la cuisine, autant de souvenirs de France questionnés par les pas. Les bouteilles vides sont entassées dans la terre, fourmis collées au goulot en overdose de sucre, le résiné jamais terminé rattrapé par la chaleur. A coté une tunique froissée, enveloppe crasseuse de la marche de la journée, pend sur une branche. Le figuier semble furieux, il retient comme une ceinture de force les pierres plates du muret voisin et projette à cette heure tardive son théâtre d’ombres sur la chaux. Le figuier se souvient de tout. Son ombre a abrité les amours des guerriers comme ceux des servantes, confidences d’Oenone tentant en vain de sauver Phèdre. Ses feuilles se battent en silence, elles se battent contre l’oubli de ce qui est bon et de ce qui fait vivre, croisant leurs folioles charnues, humanoïdes, généreuses. Une plénitude passagère m'envahit devant le faste du coucher du soleil, rougeur vacillante et la surface de mon désir perd en relief, perd en ardeur. Elle s'aplatit pour ressembler la mer, ce soir parfaitement lisse. Inoffensive beauté de l'instant qui passe. Désir retenu dans la main de la nature.

Je cherche cette page sans attaches où ne poussent que des mots. Dans l'abandon de toute relation réelle et surtout des conditions de sa vérité. On y trouverait un figuier, un débarcadère et une narratrice qui n'est pas l'auteur. La réalité cesserait un instant de naturaliser les mots. Et puis après? Et puis, par un inconcevable hasard, elle la croiserait sans le savoir, dans un livre jamais lu débusqué dans le fouillis d’un kiosque francophone à des centaines de kilomètres de Paris et elle la parcourrait distraitement, presque indifférente, sans y voir de référence personnelle, dans l'oubli de toute situation vécue, a fortiori de mon nom.