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20/03/2011

Le quart vide

 

IMG_1702.JPGIl était trop tôt pour écrire.

Pour un croquis, papier trop humide. Dans le désert les premières lueurs du soleil n'assèchent pas encore la rosée abondante posée sur le sable comme une gaze moite et perlée. La chaleur nait des couleurs avant même que la température ne s'élève d'un seul degré. Elle flambe dans la matière, le long des courbes, elle est rouge, ocrée et pommelée, elle est marquée de plaies ouvertes par les brindilles poussées par le vent, parcourue de frissons errants, piquetée de traces d’animaux et d’insectes disparus au fond des trous. Ce matin-là, les corps se dénouaient comme des reptiles dans les sacs de couchage miraculeusement déplacés par les ondulations nocturnes du sable sous les tentes. Peut-être qu'à cet endroit les dunes font plus de dix mètres mais le vertige n’existe pas sur leur crête. Une femme se balançait là-haut pieds nus, petite taille,  agile,  silhouette coupante comme le fil d’une herbe et des yeux sombres profonds où perçait une pointe d’argent. Un foulard lui couvrait les cheveux et enserrait son cou pour finir sur la nuque d'un même nœud de tissu. Exercice de pliage en torsade qu'elle tenta de nous apprendre avec quelques mots d’arabe, forçant une nature qui ne prêtait pas vraiment à la patience. Elle renâclait tant à la parole qu’à côté d’elle les bédouins me semblaient chaque jour un peu plus volubiles.

J’ai entendu beaucoup de choses sur elle. On dit qu’elle a joué son nom aux dés à Paris avec Mohamed Bin El Mour, qu’elle a perdu et qu’il la nomme dorénavant par ses initiales. Qu’elle a vu à l’œil nu le désert verdir en quelques heures après qu’une pluie torrentielle se soit abattue dans le Hoggar. Et qu’elle a failli mourir ? a été sauvée par l’instinct de protection d’une chamelle blanche! Qu’elle est généreuse, égoïste, fière, pressée, abrupte et qu’elle dénigre les échanges paresseux. Elle rejetait simplement l’introspection  - ah suffocante- et se souciait peu des plaintes de ceux qu’elle avait pris sous son aile, tout en faisant preuve d’une grande détermination et d’un attachement redoutable à ses idées . Son caractère m’est égal, je l’aimais déjà comme cette étrangère qui détenait un incomparable secret. Personne sur le camp ne pouvait ignorer l’endroit où elle avait l’intention d’aller sans nous : dans le quart vide. Ici c'est comme ça que s'appelle cet endroit tout au sud,  les autres disent « le désert des déserts »* ou plus laconiquement : les sables. Traverser cette immensité,  plus de mille kilomètres chevauchant sans scrupule politique ou économique les frontières de plusieurs pays, c’est une histoire de fierté, de liberté et de fascination, un goût du voyage totalement immaculé. Seule cette pureté la faisait soupirer, et croire aux légendes comme ce troupeau de chèvres englouti en quelques minutes par les sables mouvants [ ça n'en était pas une] .

Ce matin-là, lorsque nous prîmes le petit déjeuner, assis en cercle sur un tapis, entourant de mille précautions la bouilloire en cuivre et le plat de dattes,  alors que les conversations reprenaient de plus belle, stimulées par le désir d’une nouvelle journée sans entraves, je perçus de manière aigue et avec une pointe d’amertume la solidarité entourant une existence nomade, et le naturel avec lequel il est possible de partager ses craintes et ses difficultés sans se connaitre . Je sentis aussi ce qu’elle nous avait transmis au fil des jours et qu’elle s’apprêtait à nous laisser (nous abandonner) en héritage. Seul un véritable guide pouvait faire naitre l’idée d’une route -sa brumeuse séduction. Voilà qu'à peine semé, le quart-vide fleurissait en chacun de nous comme les jeunes pousses transpercent l’aridité du sol pour surgir à nouveau à la vie. Elle était endurcie, nous étions assoiffés. Nous poursuivions, dans son sillage, le parfum de l’encens du Dhofar posé sur ses foulards.

*Voir Thesiger