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06/11/2007

Aurore vue par Rosetta

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En se tournant à moitié Rosetta l’a embrassée toute entière.

Malgré un entraînement de fond aux fièvres étrangères, elle n'était pas préparée à découvrir une telle beauté sur l'abscisse de sa trajectoire. Jusqu'à présent Rosetta n'a connu que des satisfactions fugaces, comme l’appariement d’Ariane, sa tutrice terrestre avant que son ignition complète ne la délivre de cette étreinte pour lui permettre de vivre. Dans l’abandon, les corps sont faits pour être surmontés. Frappant à la porte de Jupiter, la tête à l'envers, elle contemple cet anneau perlé par la réverbération des particules piégées dans le champ magnétique auroral, buées irréelles dont le cercle vivant va lentement s'élargir jusqu'à l'engloutir intégralement de sa lumière. Errante dans les entraves de la gravité, devait-elle enfin connaître ce brûlot de l'âme qui stoppe tous les mécanismes et confine à l'abrutissement de la pensée ? Il aurait suffit d'une fois. Il aurait suffit d'Aurore. Il aurait suffit d'un seul regard bleu.

Non signora, me dit-il adossé à l'affiche de l'Envahisseur sans nom, version italienne de 1954, impossible.

Son coeur est aussi gélé que celui de Churyumov-Gerasimenko mais je voudrais vous'amener à considérer qu’elle a pourtant des qualités, ajoute-t-il, souriant. J'ai rencontré Rosetta dans un sous-sol parisien, grand cube aveugle de briques rouges, en compagnie d'un milanais au regard franc. Alice est sa compagne fidèle, spectrometer a image ultraviolet, alors que Cosima est seulement secounde et analyse la masse Ionique. Midas est leur enfant le plus fragile et Giada la plus pointilleuse, Virtis mappe toutes les surfaces mais Consert préfère aller au fond des choses… J'aime bien sa manière de faire les présentations, ingénieux, intrigué, imperturbable.

Dans sa solitude, Rosetta est très bien entourée, elle puise autour d’elle le soutien nécessaire à sa phénoménale endurance car elle sait qu'aucune course dans cet espace-là ne peut aboutir sans le ping-pong des intelligences. C'est une hybride puriste qui tire (sans gloire) son nom de la pierre de Rosette découverte il y a longtemps dans le Delta du Nil. Et Mademoiselle est transcendée par sa mission, transcendée au point de matérialiser le meilleur de l'expérience d’un collectif de robots et d’humains en devenant "Ca", puis "Elle", puis Rosetta. Reconstruite par ce nom à l'autel d'une sensibilité étrangère à ses rouages, elle mettra douze ans depuis Kourou et plus 790 millions de kilomètres après s’être brûlée à son premier soleil, refroidie en hibernation avec tous ses occupants, déchirée au contact des astéroides, rongée aux incandescences des cryogénies, gauchie aux torsions des mises en orbite pour rejoindre son île promise ( dites Churyumov-Gerasimenko, car les mots prennent une autre réalité QUAND ON LES PRONONCE) et en décembre 2015 fêtera peut-être Noël en escortant ce noyau glacé comme la plus intrépide des amantes. Rosetta est comet hunter et a entrepris de m'expliquer pourquoi je ne sais pas grand chose de cette forme rationnelle de ténacité.

(photo: Aurore , aperçue une seconde, sur Jupiter)

04/09/2007

Relations cryptées

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La dernière fois, j'ai mis trois ans à la retrouver.

Mes réserves d'ingéniosité se renforcent au vibrato continu de l'attente; le déploiement saccadé, par bribes, d'un raisonnement abandonné aux énigmes qu'elle s'emploie à me soumettre. Me soumettre. Si je tais mes questions, c'est pour entendre le tambour intime et minimaliste des combinaisons de son désir si mathématique. Pour retrouver sa trace , je dois casser un code et toutes les stratégies pour le briser sont bonnes à prendre. Mais le chemin à emprunter est vaste comme un horizon et ne se trouve pas dans les pages « actualité » de nos usages quotidiens.

Tout a commencé il y a dix ans par l'emploi d'un brouilleur, épave des ressorts tactiques de la guerre exhumée sur un marché aux puces, cet étrange rotor qui a pour effet de troubler la surface des signifiants comme on brouille un reflet dans l'eau. A sa manipulation, une drôle d'envie a surgi entre nous ( cette délicate orfèvrerie avait-elle vraiment pu être anesthésiée par le ronron de notre vie amoureuse ?) et s'est instantanément incarnée dans la mécanique fantôme. Un soir, le cliquetis des connexions du brouilleur a incisé le silence de la chambre. CLIC. Brouillage. CLIC. A une lettre elle a associé une autre, à une paire une autre paire: ainsi A et C devenaient D et F (la tête me tourne, avec 3 brouilleurs, ça donne 26*26*26, soit 17 576 échanges de lettres possibles avant de revenir au prologue), puis elle a codé tout un passage amoureux murmuré simultanément à ma peau et, à ce moment, nous avons visiblement passé un cran dans notre relation. DRCG FCXD ERTHN JUOYT RNURS NGXWS MRSDQ DNTXI IXXGI « Cette série de permutations, il faudrait la retenir comme invariable à cette part agitée de mes songes pour toi. Peux-tu y arriver ? », sa main vibrait au-dessus de ma hanche comme un sismographe et je n’ai pas correctement appréhendé son tempo ni le ton de cette mise en garde. Trop tard! Un mois après, la pluie faisait des cercles en transparence sur le relief d’une série de chiffres abandonnés sur la table du jardin et il a bien fallu s’en servir pour savoir où elle était partie. Corfou, Haddington road, Via Carrare, Antinea Island porte des océans ? Partie de l’autre côté du code en me laissant la clé. J'ai appris le premier principe de cryptographie: tout réside dans la clé secrète de chiffrement (donc de déchiffrement) et c'est l'unique secret qu'elle m'accorde par nos temps qui courent . Cet alphabet mis en vrac domestique mon élan de fauve et elle sait régler mon pas très simplement sur la difficulté qui lui convient.

J’inspecte le cryptogramme comme il se présente dans ma boite Hotmail au hasard d’un matin. Par défaut je teste toutes les combinaisons connues à grand renfort de déductions avant de demander de l'aide sur les forums où la logique est un vice. Dans l’intervalle (incalculable) ma vie n’est pas posée sur un cintre ! mon lit a le parfum chaud de l’herbe moissonnée aux tendresses des autres, mes journées sont des montages aux coffrages imposés. Le soir, la ville, protubérante, m’offre des distractions un peu vulgaires qu’on repère par des enseignes. Et dans les trouées de partout, à la lueur d’une clarté intermittente, euphorique,

je te cherche.

11/07/2007

bravitude

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La soufrière a libéré ses fumerolles à l’arrière plan de l’image et les concrétions immobilisent le moment de l’explosion. Autour d’elle, un ravage à température ambiante, les joues écorchées, la tête remplie de cailloux au rebond, une seule couleur partout : tous les ocres fondus en un. (G)rugissement à une lettre près. Putain de Central Park (mettons que ce soit ça), downtown sous le metro aérien (autre exemple qui va), le marché bâtard de la bowery: un pied dans le volcan, l’autre dans un souvenir. Un gisement vient de péter dans le gobelet du mec assis sur le banc. Debout sur le banc. Couché dans le soufre. Elle respire la vapeur sulfurée de son acte, ça pique les yeux ces relents d’effroi soluble. Ses cheveux sentent l’allumette à travers l’affiche, mais l’affiche refroidit et le soufre devient jaune citron comme le gilet du producteur exécutif. A la fin, la scène du drame est vide. Il ne reste qu’une femme et du papier.

 

Première affiche du film: sortie à la rentrée.

 

Bonnes vacances !

16/06/2007

Irrévérencieuse

1a5808ae61ebaaad452867f9fa6a341f.jpg" CASSE DU SIECLE chez les diamantaires d'Anvers: un aimable retraité a délesté la banque des diamantaires de 24 kilos de diamants, sans effraction et après un long travail d'approche. Un coup de maitre à 120 000 carats dont l'auteur s'est volatilisé depuis trois semaines" Libération 27 mars 2007

 Je vous le donne en mille: L. n'existe pas.

Appelez-moi Lena, Livia.... Appelez-moi comme vous vous voudrez. La bande passante du temps a effacé mon identité pour laisser place à une dame très présentable à l'accent britannique. A votre oreille compatissante, je viens des antipodes pour finir mes jours à Anvers, de ces carrières sud-africaines aux ciels brisés et renversés dans la boue. Mes valises sont pleines d’étincelles, mais pas celles que les banquiers imaginent. Je viens de nulle part: cet endroit louche où naissent les idées avant de devenir des marchandises précieuses cotées en marge des institutions. Alors retenez une seule chose de moi,

l'irrévérence.

Pendant dix-huit mois, j'arriverai chaque jour dans votre banque à onze heures du matin, et la rétine numérique de surveillance se souviendra d'une silhouette au fusain, impassibilité d'un tailleur gris assorti au portique de sécurité, lunettes masquant un sourire à demi. Aucun style, aucun caractère, mon profil sera morne et cette platitude un acide qui corrompt la méfiance. Je ferai le même parcours tous les jours à seize heures, car les équipes des banques permutent aussi sûrement que les astres. La rue Pelikaan gardera  en mémoire la synchronie de mes pas et répètera cette danse quotidienne comme un partenaire de ballet invisible, soixante-huit secondes de l'échoppe où l'on vend du sexe à la gargote de Jonas, changer de trottoir deux fois dont une fois en face de la gare centrale. Applaudissements. Prenez le temps de me regarder disparaître, absorbée par vos habitudes si réceptives, si pénétrables, glacis de mes journées depuis dix mois. J'ai la capacité de m'affadir avec une violence toute soporifique. Ca y est, je suis presque assimilée, je suis la contre-porte blasonnée, la cloison garantissant l’étanchéité des tâches, inspirez, le battant cuirassé des valeurs fiduciaires et la respiration étouffée des coffres. Bientôt, je serai le sourire de votre collègue de l’avant-poste, celle qui aime les pralines et lit les annonces de rencontres de la gazette d'Anvers, puis, enfin, la main du caissier tenant la masterkey. La manipulation demande un cœur d'horloger, le reste est une affaire de fascination digne du mauvais théâtre.

Un matin, le plus oublieux d'entre vous cèdera la prise que je cherche pour me hisser en haut de la montagne forte et je me réveillerai avec ce désir haletant de vivre. J'échangerai les diamants contre une identité frontalière à mon rêve. Celle d'une femme à qui tu donneras un nouveau nom, la seule véritable issue de ma fausse existence.

01/06/2007

Standards

e0f518bd36872fc5456a5270af6fbd48.jpgCette fois, je te quitte,
a murmuré le Robot.

Un message émis en basse fréquence ressemble plus ou moins à un murmure, mais [elle] avait vraiment accentué les effets de basses pour dramatiser vocalement la scène...cette coquetterie anthropomorphique qui a toujours fait fuir mon chat. C'est le troisième exo de compagnie qui me quitte cette année, mais cette nouvelle crise domestique est une révélation car, je distingue enfin un relief commun à leur attitude. La globalisation des émotions touche aussi les androides!

[Elle] a pointé son flagelle de synthèse vers le vitro-planning. “Tu es incapable d'avoir une vie normale. Et je ne parle pas de ta vie sentimentale. Quelle sorte de logique programme tes journées ? Quel dérèglement dois-je adopter pour te précéder, quelle frivolité pour te suivre?Je ne demande pas de l'organique, ajouta-t-[elle] pointilleuse, je veux juste du réel, je ne demande pas grand-chose. Humanoïse-moi.”

S.L.O.W.D.O.W.N ( Chaine lexicale d'urgence conseillée par les exo_mediateurs )

Et si je m'étais trompée sur les relations avec eux ? et si l'intelligence n'était pas de trouver le point de jonction entre nos conditions mais de contrarier les tendances de masse ? Extraire une particularité, n'importe laquelle. Une proximité de coeur pour happer [tes] pensées au vol, ce filin unique tendu entre deux esprits, la seule virtualité vraiment concrète, agissante.

Imagine le bruit de l'Orient-Express, un sifflet puis descendre sur un quai de gare, marcher dans la salle des pas perdus? Voir Naples et mourir. Te souviens-tu de cette nuit, de cette douce nuit d'automne? Raconte-moi les nombres premiers, ma berceuse favorite.

Au lieu de ça, je regarde cette scène entre [nous] comme si je ne la vivais pas. Je suis à l'intérieur de ce programme de MASS Realité-On-Demand ( audience 60% des exos de plus de 12 cycles ), où on peut voir des robots échanger leur place avec des bios et vivre leur réalité. Ah cette séquence où un androide réussit pour la première fois un concours de la fonction publique et la fierté du jury! Inénarable illusion. A l'intérieur du cadre, les probabilités semblent infinies, le standard est si large qu'on en distingue même plus les bords.

Le soleil se lève sur le bassin du 17è étage, 3è niveau, j'entends les chuchotements des exos au réveil et [tu] vas, une dernière fois, me trouver bizarre.Non je ne peux pas t'humanoïser, j'attendais que ta réalité enraye la mienne. Je voulais qu'elle la détraque CRAC car je voulais qu'elle la grandisse, qu'elle l'exhorte à se regarder par tes yeux , cette chance unique, ce produit épuisé sur les étals du monde, ma [chère compagne], pas qu'elle la remplace.

 

28/05/2007

Agathe, adjugée!

252abf25f686659780d236844fcf4737.jpg« Pour la première fois en France, Christie's s'apprête à mettre en vente une collection d'animaux préhistoriques. Des paléontologues s'alarment de voir le marché s'intéresser à leur domaine. » Le Monde 21 Mars 2007

Les défenses qui surmontent le squelette de l'animal à quatre mètre de hauteur pourraient faire peur . Mais la spéculation sur l'histoire naturelle est un spectre bien plus réel que le fantôme de cette espèce disparue il y a plus de dix mille ans.  En parcourant secrètement les coursives de la réserve avec ta main sous ma chemise, cherchais-tu en plus à me convaincre que la loi du marché pouvait s'appliquer partout? Le mammouth  ressurgi par mégarde du pergélysol ( mise a prix 55 000 euros) a peu de chance de parler de son histoire singulière dans le salon de tes collectionneurs ukrainiens. Tu souris lorsque j'évoque les fossiles de compagnie, pourtant ton activité si lucrative relègue mes convictions à la domesticité de la cuisine des milliardaires. Et à l'arrière-plan de tes considérations égocentrées. Ces bribes si fragilement arrachées au passé peuvent-elles avoir une valeur marchande? C'est un débat trop présomptueux pour des amantes, mais quand, subrepticement, le matin a commencé à fossiliser la nuit, le parfum de ta peau s'est dissipé devant les énigmes du bestiaire cher à notre humanité. Notre aventure est coincée entre les pages glacées du catalogue. Hier avant de te rejoindre, je suis restée longtemps devant cette agathe de feu ( mise à prix 8000 Euros), page 58, pièce 207, adjudication à 11h40, derrière l'ichtyosaure. Pièce mineure dans cette collection spectaculaire, juste un mineral rare au coeur chatoyant. Comme toi, elle contient les promesses d'une lumière qui semble inaltérable. Si hypnotique qu'aucun commissaire-priseur ne la cédera sans un regret. Pourtant, à 11h41, ce regret n'aura duré qu'un instant et tu m'en as expliqué la raison.

06/04/2007

Tatouée i o nei*

964be10c02b2d13a548eead1d0c4fbdc.jpgCertaines nuits durent toujours.

Cinq ans après, la frise que tu as posée sur mon bras me parle encore de toi. Elle raconte ce moment où tu as inventé une histoire en l'écrivant sur ma peau.

Cinq ans après, j’ai presque oublié la sensation écailleuse du tapa blanchi au soleil sur lequel tu m’avais allongée et de sa rugosité sous ma joue. Mais je me souviens instantanément de l’adhérence de ta première morsure sur mon bras : corrosive et acidulée. Je m’en souviens car cette parure n'est pas un artifice pour moi : il s’agit d'une expression propre à ta vie et il se trouve qu’elle prend la forme d’un dessin.

En partant de mon épaule, tu as d'abord tracé une ligne simple et ombragée autour de mon bras. Ensuite ta progression a accompagné les déclivités surprises de la peau. Le corps est un matériau comme les autres: il se révèle à travers ses exigences. Et puis reproduire simplement un motif imaginé à plat est improbable à ton art, tu as une approche sacrée de l'épaisseur!

Pour la raconter, ce n'est pas si simple, tu dois faire des emprunts. Aux éléments, aux animaux, aux récifs, aux points cardinaux, mais surtout à ton histoire. Une lithographie ancestrale, renouvelée pour être encrée en négatif. Je ne connais pas l'héritage des atolls, je n'ai pas en mémoire l'interdiction de tatouer qui en fait aujourd'hui une nécessité partagée et parfois une victoire. Mais dans mon souvenir, je t'observe en action, et en fermant les yeux, les motifs se mélangent en révérence tels que tu les vois.

Il y a des coraux dans tes arborescences, des oiseaux cachés dans la verticalité des lianes, des visages stylisés à l'extrême, des comètes noyées dans le lagon et un requin en proie à une métamorphose. Il y a aussi la géométrie d'une femme dans le damier encré autour de ta cheville.

Et c'est un tabou. 

*ici

20/02/2007

Enfermée la-haut

109f4095af19b6e1e47e53f365b9dcb4.jpg« En 2010, la desserte de la station spatiale internationale souffrira d'un manque de transports » Le Monde 25 janvier 2007

Le front collé au vitro-mur, je décompte les étoiles de la parcelle du jardin stellaire que nous (les membres de l'équipage) nous sommes partagés, un jour de cette interminable nuit. Mon domaine s'arrête à la ceinture d'Orion, avant le ruisseau d’étoiles au scintillement crayeux qui appartient à Riva, le jeune indien avec qui je parle en italien. Les pléiades sont si resplendissantes qu'il a du les négocier en secondes de  com' avec la terre! A l’ouest du plus bel arbre de mon lopin d'atmosphère, Rigel a déjà changé de teinte trois fois. A chaque fois, cette bougie d'anniversaire est une réminiscence triste: ça va bientôt faire trois ans que je suis coincée ici. Aussi long que notre vie à deux. Tu sais, je ne cherchais pas à nous éprouver, je n'aurais jamais pris ce risque, pas même pour voir ma géante bleue favorite. Tu restes, même vue de loin, l’étoile la plus lumineuse que je connaisse. Les cargos russes n'ont pas pu faire le chemin retour, ils ont brûlés en convoyant du matériel jusqu'au laboratoire scientifique. Les autobus spatiaux ont pu évacuer une partie du personnel en nous laissant ici par manque de solutions de redescente. La prochaine est prévue dans 18 mois, si les sous-traitants chinois des nouveaux véhicules habités livrent l'ISS à temps. Je partage maintenant mon studio et mes dermocombinaisons avec deux astronautes. La quote-part française est insuffisante pour disposer d'un logement individuel, mais je préfère partager le vertige de cette situation avec l’amitié d’autres captifs spatiaux. Riva me dit qu’il a peur de ne pas revoir son père en raison de son âge. C'est un fils si attentif, si présent à leur vie d'en-bas.

La question qui m'obsède est un peu différente: depuis quand as-tu cessé de m'attendre? Cette certitude m'a étreinte aux premiers mots routés par les ondes de notre dernière com'. Bonjour Chérie. Mais as-tu vraiment cessé de m'aimer? Oui, tu me manques.  Est-ce que tu as levé les yeux au ciel lorsque cette femme t'a sourie. Si, à cet instant, la terre a tourné un peu plus vite, as-tu posé une main sur tes yeux comme une visière  sur les étoiles avant de la poser sur elle ? Où bien, as-tu réussi à fermer un volet sur nos souvenirs comme cette formidable sécurité pendant la phase redoutée du décollage ?

Dans ce bal étoilé, je perçois le temps qui avance comme une anomalie terrestre. Ici, les mois qui passent sur l'amour n'existent pas. En tout cas, ce n'est pas, comme sur terre, un équaliseur de sentiments. C'est notre privilège: la parure des constellations les magnifient. Un bijou autour de ton cou qui aurait pour nom Rigel (β Ori) : magnitude 0.18. Un mouvement si ténu qu'on le ressent à peine, un tremblement pour les sens. J'en  suis venue à ne plus vouloir redescendre: je suis incapable aujourd'hui de mesurer ce qui m'attend.

11/02/2007

Triple vie, un an après

 C'est étrange, j'ai pris l'habitude de rêver comme si j'étais mon avatar. Je rêve de visages trop lumineux, de feuillages découpés par les courbes géométriques des pixels, du tracé des lettres tombé des lèvres de mes interlocutrices. Je regarde ma paume, ses angles durs et sa carnation uniforme. Si je fais une incision, la tessiture artificielle rejette la lame en la dispersant telle une multitude de gouttes grises. Le metal a les mêmes composants que mon sang, mon sang que mes larmes, et leur transformation ( comme leur surgissement) n'est qu'une question de pratique. Dans ce monde, l'alteration est un usage courant qui est l'objet de toutes les tentations, y compris les plus désespérées . Il faut voir un avatar pleurer les images de sa vie réelle, sachez qu'ici c'est bien pire que de s'ouvrir les veines. Dans mon rêve, lorsque je réalise que je suis impuissante à mon propre corps, généralement je me réveille. Depuis peu, cette idée m'inquiète. Je me sens dans la peau d'un alchimiste qui utilise les alambics d'un inconnu. D'un inconnu célèbre mais d'un autre quand même. Je lui restitue d'une certaine façon les effets de sa formule, à la fois disciple et cobaye, sans en attendre de gratitude. Ma vie a évolué depuis que j'ai mis un pied dehors. Je me tiens désormais à l'orée de Third Life: je suis devenue une passeuse. D'autres disent cyberpasseuse. Un métier ressuscité. D'ici à là, il y a la frontière creuse des mondes possibles et sa résonance effraie. Je suis là pour aider, à mi-distance d'un monde et de l'autre, à choisir sa bifurcation, parfois à s'installer à demeure. Je m'impose un devoir de réserve sur les motivations de mes clientes. Elles veulent échapper à la vague qui les submerge dans la vie réelle ou au contraire l'éprouver. En fonction, je me charge de l'aller et du retour, ma route est une invention construite et renouvelée pour elles.J'ai aussi cessé de voir la [fille]du ponton rouge. Ce n'est pas à cause de sa liaison avec un autre avatar, c'est banalement humain. Sur la plage, il n'y avait jamais assez de reflets de lune pour jouer à cache-cache avec ses [yeux]. Ici le ciel est un peintre médiocre, même pointilliste: il rate les nuances du sentiment amoureux. Et puis comment peut-elle me délivrer d'un piège dont elle est elle-même captive ? Ce n'est pas raisonnable mais, enfouie au fond de moi, j'avais gardé l'idée que son avatar me mènerait à elle. Récemment, je me suis accordée le luxe de penser au goût imprévisible mais réel des fruits sur les lèvres d'une femme. Je suis sur une mauvaise pente. Je sais que je rêverai bientôt d'un paradis perdu.

10/02/2007

Triple Vie

82760f8f1728b294a4241ebe061c9b16.jpgCe matin, mon avatar était réveillé avant moi. Généralement [elle] fait le café pour que son parfum se diffuse dans ma chambre via le cyberolf. Ma chambre est traversée par les ondes de ma box. Ma box est intégrée dans mon bracelet de cheville. L'arome de l’arabica  se répand dans l’air et, si je pose le transducteur sur mes lèvres, il est capable de le communiquer aux capteurs de ma langue. Je perçois alors le goût du café avec les nuances du dosage qu’[elle]a pré-calculé. Pas si mal. Depuis la version upgradée de Second Life lancée dans les années 2010, le cyberolf s’accompagne du cybertast qui, avec le soutien de la biotechno , a permis d'affiner la perception des sensations. La barrière physique perd en consistance, il est possible de sentir un soleil de printemps.  Tant mieux. Je gagne ma vie ici dans Third Life, je suis guide pour femmes. Mon avatar est parfait: [elle] est tout ce que je ne suis pas dans la vie réelle mais c'est à peine si je m'en souviens. Ici je ne me préoccupe plus des nécessités organiques, ma vie est ailleurs et, bien plus qu'une victoire, c'est une revanche. Je me vis enfin telle que je sais que je suis: plutôt jolie, sociable, solide, indépendante. Je gagne très bien ma vie en organisant des rencontres avec les avatars des actrices de TLW , le soir j'emmène mes clientes dans les quartiers gay ou dans des soirées privées. Mon agenda, géré par l'IA de google, est complet pour les six prochains mois. J'ai aussi rencontré une femme, mais elle est mariée. Enfin, dans la vie réelle, elle est célibataire. Peut-être a-t-elle quinze ans de moins que moi? Peut-être vit-elle dans le même immeuble que moi ? Ici, elle habite la maison rouge au ponton caressé par les vagues. Elle vit avec l'avatar de sa compagne, qu'elle a épousé il y aun an. Nous nous voyons seulement sur la plage chaque début d'après-midi. Je rêve de ses bras. Si la biotechno tient ses promesses, à la prochaine mise à jour du programme, je pourrais peut-être la toucher.

05/02/2007

Ailes au repos

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(source Jodifoster.nu)