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06/04/2008

Dedoublée

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Le jeu des doublets a été inventé par Lewis Carroll lors d’un dîner vaporeux en manque de divertissement. Lui aussi n’était pas très sérieux mais savait bien faire semblant. L'exercice consiste à changer un mot en un autre en modifiant une seule lettre par étape. La chaîne est composée de maillons de même longueur et propose l'illustration d'un lien de dépendance dont les points de départ et d'arrivée n'ont pas de lettres identiques dans la même position. Originellement il y a d’autres contraintes comme l'exclusion de noms propres, et la chaine parfaite doit être construite avec le même nombre de palliers que de lettres. Mais l'imperfection ne nuit pas à la distraction.

[facile, l'émoi rend moite] EMOI VOILE TOILE MOITE [et dans sa main, une rose] MAIN SAIN AISE SIRE ROSE

[circulaire et bien connu, partir = retour] PARTIR TRAHIR RETIRA MAITRE MENTIR RENDIT TONDRE DETOUR RETOUR

[l'ennui, c'est quand même qu'écrire rend double] ECRIRE CROIRE RECRIE RECRUE ECROUE ENROUE OURLEE ROUBLE OUBLIE DOUBLE

L'échelle des doublets est vertueuse, elle rend visible certains sauts de puce de l'esprit dans une approche plutôt folâtre. Dans le fond, elle est très bloguesque. Un pallier, puis un autre. Ici le tracé est juste plus large que le mot , les encoches sont des historiettes peuplées de figures de l'instant, vivantes en pointillés mais qui ne vieilliront jamais, distraites par la volonté narcissique qui les guide et les épingle avec datation comme des curiosités de foire. Les traces de réalité affleurent dans la fiction, l’inverse aussi est vrai, plus confusément. Si dans toute action de création, il est possible d’expérimenter les choses sans les vivre par ce recyclage permanent des émotions et des idées, faut-il se laisser saisir par ce qu'on n'a pas encore pu donner ni recevoir? Le temps de l'écriture rend dissident à sa propre histoire. Une transaction qui peut être vécue par le foyer comme une disgrâce. Avec le plus grand naturel, suivant le fil, j'accepte de donner vie à ce que je n'ai pas vécu.

02/03/2008

Dublin her

HommesIMMA.JPG En général les muses tombent de nulle part.

Joyce a rencontré la sienne en déambulant sur Nassau street, ligne de circulation incurvée prenant sous son bras l'austère Trinity college. C'était en 1904. Aujourd'hui il aurait pu la croiser dans les jardins du Musée d'art moderne devant le labyrinthe végétal, avec vue sur l'assemblage de grues en marche pour transformer la ville tout comme les hommes monumentaux de McKenna* sont inscrits dans un mouvement réfléchi à leur place. A sa place toute intacte, j'aurais pu dire:

Assise sur un banc, elle fume un joint en regardant les cheminées fumer fumées. Chemise rose sous fourrure noire, la manche dépasse, carton d'invitation pour qui? Jamais vu autant d'hommes enkiltdeclan, débarquement, célébration, retour à la maison. Vite fait bien fait, coït sportif, tant mieux ça ne laisse pas de traces ces bons pratiquants ( sifflote en passant la Liffey). Seamus, lui, parle de son pays comme d'un frère meurtri au combat. Les impacts de balles des anglais sur les colonnes de la poste centrale, Árd Oifig an Phoist , résistance de flammes fières dans ses yeux, coeur sur la main et la main sur le compteur devant St Stephen Green. Passer et repasser la Liffey avec les mouettes qui montent la garde, collège bruyant criant krikrikri, bouffeuses de tripes de poissons à l'embouchure. Reflets argentés déplumés de couleur, sauf les portes. Sauf les portes, les trèfles et ses yeux. Et Madame? Prendra un pur malt the wild geese, vol d'oiseaux descendants d'irlandais au plafonnier. C'est de la tourbe qui brûle. Tous les soirs c'est Paddy Power dans la ville. Temple Paddy Bar. Bookmakers de leur solitude et bonne descente. Faut se frayer un chemin jusqu'au pub pour la voir faire des tracés sur la mousse, elle dessine mon nom dans la Guinness cinq lettres en une, amoureuse fortiche, rester au coude a coude au comptoir pour goûter l'écume du bout de ses doigts, resteresteresteresteresteresterester. Ou bien prendre le tram: le Luas transperce les faubourgs au couteau, Dublin grandit le bras en écharpe mais tout finit par cicatriser. De l'intérieur aussi. Et dans le wagon elle prend la gueule du chien de la fille assise à côté d’elle au creux de sa main. Paume reposoir pour tête de chien, ça fait rire la jeune irlandaise édentée. Edentée et camée. Donne sa jeunesse à la came , nuit après nuit. Cheveux roux sur-vêtement, survêtement dépareillé comme ses dents. Surement pas fréquenté Trinity college et ses étudiantes en jupes épaisses, drapé des statues en mouvement surveillé. Une bibiliothèque qui s'allonge d'un mètre par an, ça laisse peu de minutes excédentaires pour la bagatelle. Croise son regard qui joue de la harpe dans la Long Room, caisse de résonnance anti-persécution depuis le 15è siècle. Dans le genre barde érudite croise mon regard dans le genre conspirateur, c'est notre secret ce meli melo de noeuds de regards. Descendre O’Connell street puis longer les quais puis des briques à perte de perspective. Quartier géorgien, maison géorgienne, tenancier géorgien, M. Stauton aussi lui fait du pied, de l'oeil delamain. Et quoi d'autre encore ! Sur que je ferais pareil à sa place. Rayon jaune sur coquilles de jonquilles précoces. Sure que.

* James McKenna à l' IMMA Dublin en ce moment.

15/12/2007

Sémiologie encapuche

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Comme tous les autres signes, le vêtement donne à lire entre les lignes de son usage fonctionnel. Ici mettons immédiatement de côté l'unité matérielle du signe, car, dans cette représentation, le vêtement n'est pas quelque chose qui sert ( cette fourrure pourrait ne pas protéger du froid, elle n'attraperait pas de rhume pour autant) pour se concentrer sur sa charge symbolique, devrais-je dire profonde et dérivée. Ce syntagme est scrupuleusement composé d'une fourrure aérienne, réhaussée par l'impossibilité de visualiser le vêtement dans sa globalité, le poil en mouvement masque un visage angulaire et éthéré. Le froid est triplement suggéré par un mouvement venteux latéral, par le plissement des yeux et la couleur des pommettes. Considérons que la fourrure n'est qu'un alibi, car par un déplacement métonymique, elle devient sa qualité intrasèque, la Douceur. Elle parle au toucher et il est presque possible de percevoir la caresse de ce pelage détaché d'un animal de féerie voleter dans un courant artificiellement hivernal. Artifice de féerie féeroce. Féeroce comment?

A plumes et à poil. Engoulevent se hissant à ma hauteur d'un seul battement d'aile. Encagoulevent. Laisse-moi t'encagoulever. Bête à poil toute habillée.

Donc, dans un deuxième temps, elle indique aussi qu'elle n'est pas réellement civilisée. Elle connote l'animalité, tout de même. Donne une identité sauvage à la douceur. Poils gris-blanc sous le ventre des petits mammifères. Lustrés, rustres et musqués à la fois: la destruction d'un songe par la dent, mousseline zébrée par la fourchette dans les auges de cristal, marque de griffes dans votre crème de beauté. Par extension, une forme de réconciliation des sens juste à la gueule du plaisir.

Bien sur cette analyse est récusable, certaines images de noel encapuchent toute mon objectivité ( source jodiefoster.nu, merci à Henrik). Passez de bonnes fêtes!

03/07/2007

Devoirs oulipiens de vacances

67224b61170a3724963eb21ff6a7dca3.jpgComme mon avatar vit dans un monde de mots, je me demandais si je pouvais écrire une histoire avec les lettres de son nom*. Sacha Cythere. Un joli nom, brodé au revers de ma réalité, mais difficile à pratiquer lexicalement. SACHYTER. RETYHCAS. Trois voyelles et cinq consonnes, c’est maigre pour écrire une histoire. Par exemple je ne peux pas écrire une histoire basque, manque le X. Pire, je ne peux pas dire JE, ni TU. Ni ELLE. Impensable. Pourtant comme dans tous les jeux, la contrainte procure tout à trac... du plaisir.

Ce sac y est ? Sache y caser ce chat. Terre ! Ah ?

Coriace. Un vrai bondage fictionnel qui peut aussi fonctionner dans l'autres sens: écrire SANS les lettres qui y figurent (un octo-lipogramme* en s,a,c,h,y,t,e,r) et s'approprier un peu plus de la moitié de l'alphabet. S'imaginer y gagner en souplesse et découvrir que ça s'avère plus difficile que prévu, car A et E règnent en maîtresses dans les coulisses du monde des mots.

Je vise plus simple. Ma contrainte oulipienne du jour est serrée juste ce qu'il faut pour qu'elle me donne l'impression de souffler sur les braises d'un feu étouffé. Bien proportionnée, pas de démesure avant l’été, mais un peu cabotine quand même. Démarrer chaque mot par une lettre du nom de mon avatar dans une alternance raisonnée en formation pyramidale librement organisée. En faire une déclaration. Pour corser, je dois écrire dans un lieu qui ne soit pas immobile ( train, avion, ferry, ascenseur, tapis roulant etc.). Mais ça, c'est subsidiaire. A chacune ses petites manies.

AAAAAAAA (x8)

CCCCCCC (x7)

EEEEEE (x6)

SSSSS (x5)

TTTT (x4)

RRR (x3)

HH (x2)

Y (x1)

l'Express Skopelitis relie Athènes à Schinoussa en changeant, chaque semaine, sa route. Chaque étape traduit cette confrontation amoureuse avec toi. Aventure  hasardeuse, simulacre aux yeux étrangers, ce transport Egéien est, comme toi, réticent à accepter l'Habitude.

Bien sur comme c’est bientôt les vacances, ne pas prendre l'exercice au pied de la lettre.

* Voir par exemple Georges Perec et la fameuse contrainte du lipogramme en E de "la disparition" ( un lipogramme est un texte interdisant une ou plusieurs lettres)

10/05/2007

Eloge des ratures

A force,

je donne de plus en plus de valeur au battement [au vivant] [ et de moins en moins à l’abstraction] [aux conventions] en cherchant avec précaution tous ses contenants [mais jamais sa substance] comme réponse [comme alternative] à ces questions [au temps qui passe] qui refusent de se laisser taire. Dans ces endroits [ces cachettes derrière l’arène] où nos journées parfois se rencontrent, j’attends le moment où tes pensées [humeurs] se défroissent [se rembobinent, puis clic] pour interroger les miennes [m’expliquer les leurs] et me donner du matériau pour écrire. Des signes barrés, j’en ai plein les poches de mon jean [mon carnet vert, perdu avalés par les mondes impossibles][ semé le long des frontières intimes][ superposé à tes lettres, vendu en low cost ] et tu as la liberté de refuser de décoder ces va-et-vient [de me répondre encore], parfois trop émotifs [si contradictoires].

Mais, chaque matin, lorsque je m'arrête à l'angle de ton bureau et regarde les feuillets de la veille, je sais qu'à travers nos ratures, il y a un boarding pass grâce auquel je suis embarquée à bord du véhicule mystérieux et instable qui parcourt inlassablement la route de ta pensée à tes mots

23/12/2006

Le cytheriseur de texte antique

5c21546875db57f778cc4919358b795a.jpgPour amatrices(teurs) de la poésie d'Homère, uniquement.

Je ne sais pas ce qui s'est passé dit Pénélope, Circé m'est revenue à la place d'Ulysse.

« Pénélope: Ulysse, excuse-moi!..mais toujours je l'ai connue la plus énigmatique des femmes! Nous comblant de chagrins, les dieux n'ont pas voulu nous laisser l'une à l'autre à jouir du bel âge et parvenir ensemble au seuil de la vieillesse! Mais aujourd'hui elle est ici, pardonne Circé et sois sans amertume si, du premier abord, je ne t'ai rien révélé! Dans le fond de mon coeur, veillait toujours la crainte qu'une autre femme ne me vînt abuser par ses contes; il est tant de fâcheuses qui ne songent qu'aux ruses! Ah la fille de Zeus, Hélène l'Argienne, n'eût pas donné son lit à la femme de là-bas, si elle eut soupçonné que les fils d'Achaie, comme d'autres Arès, s'en iraient la reprendre , la rendre à son foyer, au pays de ses pères; mais un dieu la poussa vers cette oeuvre de honte! Son coeur auparavant n'avait pas résolu cette faute maudite, qui fut, pour nous aussi, cause de tant de maux! Mais tu m'as convaincue! La preuve est sans réplique! tel est bien notre lit! En dehors de nous deux, il n'est à le reconnaître que la seule Aktoris, celle des chambrières, que, pour venir ici, mon père me donna. C'est elle qui gardait secrète l'entrée de notre chambre aux épaisses murailles...Tu vois: mon coeur se rend, quelque cruel qu'il soit! Mais Circé, à ces mots, prise d'un plus vif besoin de sangloter, pleurait. Elle tenait dans ses bras la femme de son coeur, son amie la plus ancienne! Elle est douce, la terre, aux voeux des naufragés, dont Poseidon en mer, sous l'assaut de la vague et du vent, a brisé le solide navire: ils sont là, quelques-uns qui, nageant vers la terre, émergent de l'écume;tout leur corps est plaqué de salure marine; bonheur! Ils prennent pied!ils ont fui le désastre!...La vue de son ancienne amie lui semblait aussi douce: ses bras blancs ne pouvaient s'arracher à ce cou. L'Aurore aux doigts de roses les eût trouvés pleurantes, sans l'idée qu'Athena, la déesse aux yeux pers, eut d'allonger la nuit qui recouvrait le monde: elle retint l'Aurore aux bords de l'Océan, près de son trône d'or, en lui faisant défense de mettre sous le joug pour éclairer les hommes, ses rapides chevaux Lampos et Phaéton, les poulains de l'Aurore. »

Pour le texte , Homère, Odyssée XXIII

01/11/2006

L'alphabet du bout du monde

594664c3ec7b8ff2df203981001e92f2.jpgPour aller au bout du monde, il existe une carte. Si.

Le mieux est d’aller voir. Mais cette carte ne ressemble pas à un plan, on dirait plutôt un dictionnaire. Je me suis Assise avec Appétit (pardon je bégaie) dans la Salle des livres larges pour y déplier l'objet. Autant dire que le Bout du monde n'est pas vraiment praticable. Il dépasse même de la table de lecture.
En suivant le chemin qui mène de la Première à la Dernière lettre imprimée, on peut Facilement tourner en rond dans son propre Nuancier comme un dédaltonien. Mieux vaut aller tout droit dans le désordre des Lettres pour atteindre cet Endroit imaginé. Pas besoin de Valise , même dans sa propre illusion, l’intelligence et le cœur suffisent pour voYager . C’est sur, la route est encombrée par des Quantités de prodiges, des mondes qui tiennent tous dans un dé à Koudre  (ouaip je place mon K où je veux) et des grains de poussière de la taille de Wagons de marchandise. Sur la Route du bout du monde, il y a aussi un Théâtre plein de Courants d'air où se Joue Phèdre comme un pornO en séance continUe. Le choeur est Invisible mais ses Soupirs restent en mémoire longtemps après le dernier vers. Ce souvenir est une Vague et ce fluX est la vie.

Enfin voilà, en arrivant au bout du monde, on aperçoit une tour qui n’est pas achevée. Il y a quelqu’un . IL Y A QUELQU’UN. En haut de ce pHare qui vous a Guidé, il y a toujours une femme dont vous avez envie; replieZ-moi cette carte !

19/10/2006

Le cytheriseur de textes, pleine puissance

Après des encouragements ébouriffants, j’ai appliqué le CDT au registre policier sur un extrait du dernier Fred Vargas « Dans les bois éternels » comme on consomme un alcool volatil. Post long mais fondamentalement frivole,pour un dimanche d'automne, à la rêverie commode quoi ( et je résiste à vous infliger la scène des retrouvailles entre Ulysse et Pénélope dans l’Odyssée…pour combien de temps encore).
 
Avant : « Du bout du pied la légiste tira à elle un tabouret et s’y assit jambes croisées. Adamsberg l’avait trouvée belle, vingt-trois ans plus tôt et elle l’étais toujours, à soixante ans, élégamment posée sur cet escabeau de la morgue. -Tiens dit-elle.  vous me connaissez ? –Oui – Mais pas moi. Le médecin alluma une cigarette et réfléchit quelques instants. –Non, conclut-elle, cela ne me dit rien , je suis navrée. –C’était il y a vingt-trois ans et cela n’a duré que quelques mois. Je me souviens de vous, de votre nom, de votre prénom, et je me souviens qu’on se tutoyait. –A ce point-là ? dit-elle sans chaleur. Et que faisait-on de si familier tous les deux ? –On faisait une énorme engueulade. – Amoureuse ? Cela me peinerait de ne pas m’en souvenir. –Professionnelle. –Tiens, répéta le médecin, sourcils froncés. Adamsberg pencha la tête, distrait pas les souvenirs que cette voix haute et ce ton cassant rappelaient à sa mémoire. Il retrouvait l’ambiguïté qui l’avait tenté et déconcerté jeune homme, le vêtement sévère mais les cheveux en désordre, le ton hautain mais les mots naturels, les poses élaborées mais les gestes spontanés. Si bien qu’on ne savait pas si l’on avait affaire à un esprit supérieur et distancié ou à une rude travailleuse oublieuse des apparences. Face à elle, Adamsberg n’était pas le seul à prendre des précautions. Le Dr Ariane Lagarde était la légiste la plus renommée du pays, sans concurrence. –On se tutoyait ? reprit-elle en faisant tomber sa cendre au sol. Il y a vingt-trois ans, j’avais déjà fait mon chemin, vous ne deviez être qu’un petit lieutenant. –Tout juste jeune brigadier. – Vous me surprenez. Je ne tutoie pas facilement mes collègues. –On s’entendait bien. Jusqu’à ce que l’énorme engueulade culmine et fasse trembler les murs d’un café du Havre. La porte a claqué, nous ne nous sommes plus jamais revus. Je n’ai pas eu le temps de finir ma bière. –Cette bière, dit-elle, je ne l’aurais pas lancée par terre par hasard ? –C’est cela. –Jean-Baptiste, dit-elle en détachant les syllabes. Ce jeune crétin de Jean-Baptiste Adamsberg qui croyait tout savoir mieux que tout le monde. –C’est ce que tu m’as dit avant de fracasser mon verre. –Jean-Baptiste répéta Ariane à voix plus lente. Le médecin quitta son tabouret et vint poser une main sur l’épaule d’Adamsberg. Elle sembla proche de l’embrasser, puis renfourna sa main dans la poche de sa blouse. – Je t’aimais bien. Tu disloquais le monde sans même en avoir conscience. Et d’après ce qu’on raconte du commissaire Adamsberg,  le temps n’a rien amélioré. A présent, je comprends : lui c’est toi, et toi c’est lui. (..) –C’était un cadavre exceptionnel, se souvint-elle (..) avec le ton adouci de ceux qui se remémorent une joli histoire J’avais rendu mon rapport, irréprochable. Toi tu faisais les photocopies, les reliures, les courses, sans trop obéir. On allait boire un verre le soir sur les quais. Je frôlais la promotion, tu rêvais dans la stagnation. A cette époque, j’ajoutais de la grenadine dans la bière, et cela moussait d’un coup. –Tu as continué d’inventer des mélanges ? –Oui, dit Ariane, des quantités mais sans réelle réussite jusqu’ici. Tu te souviens de la violine ? Un œuf battu, de la menthe et du vin de Malaga. –Je n’ai jamais voulu goûter ce truc. –Je l’ai cessée cette violine. C’était bien pour les nerfs mais trop énergétique. On a tenté beaucoup de mélanges au Havre. –Sauf un. –Tiens. –Le mélange des corps, on ne l’a pas tenté. »
Cythérisé : « Du bout des doigts, la magistrate ôta ses classeurs du fauteuil en cuir, caressa  l’accoudoir d’un revers de main puis s’y assit jambes croisées. Sara l’avait trouvée belle, vingt-trois ans plus tôt et elle l’était toujours, à soixante ans, élégamment installée dans ce décorum telle une divinité, digne représentante des Parques dévidant le fil de la vie des hommes. -Tiens dit-elle. Vous me connaissez ? –Oui –Mais pas moi. Rangez votre carte, je ne fréquente plus la presse. La représentante du ministère public alluma une cigarette et la fumée traça une frontière vaporeuse entre elles. –Non, conclut-elle, cela ne me dit rien , je suis navrée. –C’était il y a vingt-trois ans et cela n’a duré que quelques mois. Je me souviens de vous, de votre nom, de votre regard, et surtout je me souviens qu’on se tutoyait. –A ce point-là ? dit-elle sans chaleur. Et que faisait-on de si familier toutes les deux ? –On faisait une énorme engueulade. – Amoureuse ? Cela me peinerait de ne pas m’en souvenir. –Professionnelle pour éviter qu'elle ne devienne amoureuse. –Tiens, répéta la magistrate, piquée. Evasberg brisa le voile de fumée en s’approchant d’un pas, portée par les souvenirs que cette voix haute et ce ton cassant rappelaient à sa mémoire. En franchissant cette délimitation conventionnelle de l’espace, elle sentit qu’elle retrouvait l’ambiguïté qui l’avait tentée et déconcertée jeune femme : de loin le vêtement élaboré mais, sous la coupe, les formes vagabondes, de loin le ton hautain mais de près le sourire naturel, de loin le regard sévère mais de près une tendresse affichée.  Si bien qu’elle ne savait pas si elle avait affaire à un esprit joueur et distancié ou à une douce proposition oublieuse des hiérarchies. Ariane Lagarde avait beau être le procureur le plus illustre du pays, cette proximité physique entre elles  dissipait comme un philtre les rigidités nécessaires à sa fonction. –On se tutoyait ?reprit-elle, toujours assise, en faisant glisser son index sur la couture du jean de Sara . Il y a vingt-trois ans, j’avais déjà fait mon chemin, vous ne deviez être qu’une petite pigiste. –Tout juste stagiaire. – Vous me surprenez. Je ne tutoie pas facilement les journalistes. –On s’entendait bien. Jusqu’à ce que l’énorme engueulade culmine et fasse trembler les murs de la Closerie à Saint-Germain. La porte a claqué, nous ne nous sommes plus jamais revues. Je n’ai pas eu le temps de finir mon verre. –Ce verre, dit-elle en laissant ses doigts descendre jusqu'à la cheville, je ne l’aurais pas lancée par terre par hasard ? –Oui Madame le juge –Sara, dit-elle en détachant les syllabes. Cette jeune crétine de Sara Evasberg qui croyait pouvoir tout publier. –C’est ce que tu m’as dit avant de fracasser mon verre, mais je n'ai publié que ce que tu m'as raconté -Oui, mais en privé – Ha en privé un soir dans un bar? -Pas assez privé pour te taire? reprit sèchement Ariane -C'est toi que je voulais en privé –Oui Sara, répéta Ariane à voix plus lente. Le procureur quitta son tabouret et vint poser une main sur l’épaule d’Evasberg. Elle sembla proche de l’embrasser, mais finalement passa la main dans ses cheveux.– Je t’aimais..bien. Tu ré-écrivais le monde sans même en avoir conscience. Et d’après ce qu’on raconte de l'éditorialiste Evasberg, le temps n’a rien amélioré. A présent, je comprends : tes mots c’est toi, et toi c’est tes mots. (..) –C’était une affaire exceptionnelle, se souvint-elle (..) avec le ton adouci de ceux qui se remémorent une joli histoire. J’avais préparé mon audience, irréprochable. Toi tu grattais du matin à la nuit tombée, tu me suivais partout dans le palais avec ton bloc et ton microphone, sans trop obéir. On allait boire un verre le soir après avoir marché dans Paris. Je frôlais la promotion, tu rêvais d'un grand coup auprès de ta rédaction. A cette époque, j’ajoutais de la limonade dans mon rhum, et cela moussait d’un coup. –Tu as continué d’inventer des mélanges ? –Oui, dit Ariane, des quantités mais sans réelle réussite jusqu’ici. Tu te souviens de l'alcaline ? Un oeuf, des quartiers d'orange et du cointreau. –Je n’ai jamais voulu goûter ce truc, a part sur tes lèvres. –J'ai arrêté. C’était bien pour les nerfs mais trop énergétique. On a tenté beaucoup de mélanges à Saint-germain. –Sauf un. –Tiens? –Le mélange des corps, on ne l’a pas tenté. - Viens prendre un café mais désarme ton appareil  ».

04/10/2006

Le cytheriseur de textes

Je réalise, dans mon sous-sol, les tests d'un instrument absolument irrévérencieux : le cytheriseur de textes. Le CDT transforme les textes hétéros en textes homos. Voilà le résultat d'un essai opportuniste sur Le dahlia noir de James Ellroy ( puisque l' adaptation cinéma sort le 08 novembre avec Mia K. et Hillary S.). Le CDT peut être utilisé sur toutes les séquences hétéro-lexicales sans modération, son application est illimitée et n'a aucune ambition littéraire,  contrairement aux crèmes de soins son seul principe actif est le plaisir .

Avant:

" Kay mit la tête en arrière et regarda le plafond. Tout en soufflant ses ronds de fumée, elle dit: - J'étais folle de toi, comme une collégienne. Bobby De Witt et Lee me traînaient toujours aux matches de boxe. J'apportais mon carnet de croquis pour ne pas me sentir comme une de ces bonnes femmes qui lèchent les bottes de leurs jules en prétendant qu'elles aiment ça. Moi, ce que j'aimais c'était toi. La manière dont tu te moquais de toi-même  avec les dents, la manière dont tu tenais ta garde pour que l'autre ne te touche pas. Puis tu t'es engagé dans le service et Lee m'a raconté qu'il avait entendu dire  que tu avais dénoncé tes amis japonais. Je ne t'ai même pas haï pour ça, simplement ça te rendait un peu plus réel à mes yeux. avec les zazous, c'est pareil. Tu étais le héros de mon livre de contes, seulement, ce n'était pas un conte, c'était vrai, tous ces petits morceaux, ici et là qui se mettaient en place. Après, il y a eu le combat, et même si je ne pouvait pas en supporter l'idée, j'ai dit à Lee d'accepter, parce qu'à mes yeux ça voulait dire que nous trois ensemble, il fallait que ça se fasse"

 Après:

Kay mit la tête en arrière et regarda le plafond. Tout en soufflant ses ronds de fumée, elle dit: - J'étais folle de toi, comme une collégienne. Sara et Joan me traînaient toujours aux soirées du Planet où tu faisais une apparition. Je n'étais jamais trop près de la scène pour ne pas me sentir comme une de ces groupies qui auraient léché ta guitare en prétendant qu'elles aiment ça. Moi, ce que j'aimais c'était toi. La manière dont tu te caricaturais en tant que guitariste , la manière dont tu renversais la tête sans qu'elles parviennent, au premier rang, à caresser tes cheveux. Puis tu t'es engagée dans cette tournée et Joan m'a racontée qu'elle avait entendu dire que tu avais sabordé le travail des féministes. Je ne t'ai pas haïe pour ça, simplement ça te rendait un peu plus réelle à mes yeux. Avec la women’s league, c'est pareil. Tu étais l'héroïne de mon livre de contes, seulement, ce n'était pas un conte, c'était vrai, tous ces petits morceaux, ici et là qui se mettaient en place. Après, il y a eu ce concert en Europe, et même si je ne pouvais pas en supporter l'idée, j'ai dit à Joan que j'acceptais de vous suivre , parce qu'à mes yeux ça voulait dire que nous trois ensemble, là-bas c’était possible.

27/09/2006

Minuit passé Frontenac

00ec5e5046e11f7d44d28327f726d633.jpgAube aux mèches blanches a posé un verre devant moi « on dirait qu'elle a un kick sur toi,  là-bas ». Ici pour moi tous les bars s'appellent la coureuse des grèves: je m'enivre d'abord des mots. « c'est une bonne place pour cruiser là, mais si tu veux placoter aussi...». Les mots semblent hospitaliers : on connait leurs imaginaires, leur musique avant de comprendre leur sens. Cette familiarité est aussi un traquenard, vouloir s'approprier leurs usages, plutôt pelleter des nuages ...

« Où t’as crissé ta blonde ? A Paris ? c’est platte… » Elle rit « tu viens badtripper ici alors… squalle la poulie, je reviens ». Je pourrais rester là toute la nuit à laisser venir des mots en infraction. ,  une série de permutations intuitives et décalées se combinent comme la fumée et la menthe dans ma bouche. «  Non, je ne rêve pas de frencher cette fille, mais j’ai un fun noir à la regarder ». Comme j’étais ben smatte, avant de flyer vers d’autres clientes, Aube m’a donné un conseil « être loin de sa blonde, c’est rien que du trouble… ».

Minuit passé Frontenac, moi aussi je disparais dans les lendemains de la veille.

10/09/2006

Guinevere en peinture, avant-hier

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Avant-hier, tu t'appelais Max et la peinture noire et blanche de Rose t'aimait au couteau. Plutôt abruptement, le long d'un mur, en découpant ta maxillaire avec un jeu de lumière crue pour l'offrir à d'autres femmes (qui auraient pu s'appeler Moira). Moi qui avais presque ton âge, vivais avec une rousse, m’habillais en noir et qui traînais là où je pouvais assister aux choses, je me suis détournée de la substance sociale du film pour y chercher fixementune monochromie du désir entre vous deux. Si elle avait vraiment fait de toi une épousée avec ses images, je pouvais donc tout faire avec mes mots. Go fishing, lentement et en particulier.

Dix ans plus tard, six degrés de séparation entre les initiales LA et LW ( ou plus concrètement entre tes ex et celles de Rose) ont crée la palette nécessaire à Ilène pour donner vie à la toile. Finalement, Ilène a sublimé le tracé de l'imaginaire qu'elle te reproche aujourd'hui.
En haut de cette toile, tu n'avais pas besoin d’incarner Gaby Deveaux, cette maladroite reproduction du charme français, pour être là chez toi parce qu' avant-hier, à Paris, tu avais déjà ton regard de sirène.

 *Go Fish 1994, Cineffable nous l'avait apporté