24.11.2008

Description d'une amulette

« Moi aussi j'avais une amulette. C'était la pièce en os de l'extrémité de la ligne du harpon à laquelle on attachait le flotteur de capture. C'est la seule chose que j'ai héritée de mon père. Elle était attachée à un morceau de ligne de harpon qui était cousu dans mon anorak. Je la portais sous l'aisselle, car il fallait que je devienne aussi bon chasseur que lui » Georg Quppersimaan

Ang3.jpgA première vue, c'est une forme plane qui ressemble à une étoile tombée sur une bosse terrestre.

Deux tâches se chevauchent sur une échelle visible à l’oeil profane. C'est une amulette moderne: par nature elle est inappropriée.

La couleur grise symbolise le double imaginaire, l'être invisible et auxiliaire qui parfois nous dépasse, l'angakok! Incontrolable mais mimétique. La bleue représente l'être réel, apparent et social, celui qui n’écrit pas sur ce blog mais qui sait présider une réunion et faire fonctionner la machine à café. Entre les deux, un échange d'énergie permanent. Ces couleurs ne viennent pas d’un pigment tâchant les doigts qui malaxent une terre naturellement poudrée, ce sont des numéros à l'arrière de l'écran 006080 et a0a0a0. C'est un code html qui donne son identité physique à l'amulette: il est arbitraire, il n'a pas d'histoire naturelle, mais c'est pourtant un objet bien concret issu de mon environnement aussi sûrement que le bois de flottage n'en est pas un. Il n’est pas possible de la sculpter, sa consistance est inexistante. Elle s'imprime sur du papier recyclé alors qu 'elle devrait être en pierre, en os ou en andouiller, et se brandir à l’aide d’une poignée, se cacher dans la main serrée puis se transmettre de main en main, s’accrocher à la grille de la maison pour la protéger. Son pouvoir agissant est flou, elle est limitée par sa forme. L'intensité des effets placés en elle devrait être liée à ce qu'elle représente mais ce n'est pas le visage d'une femme avec un chignon pour attribut de fertilité, ni une dent où s'entrouvrent deux yeux miroir de l'âme d'un animal, ni un autre esprit zoomorphe griffes et bec tête-bèche sur un homme malchanceux, ce n'est pas non plus le peigne ou le grattoir miniaturisés cachés dans le pli de ton habit de cérémonie ou cet ours sublime figé dans une danse éternelle!

C'est juste un artefact et pour toutes ces contradictions, il est illégitime. Inouk semble dire que ce n’est pas un problème.

05.10.2008

Deux fois Rijeka

 rp-p-1878-a-925.jpgIl y a certaines émotions qu'il faudrait se garder d'interpréter à la hâte. Plutôt procéder à des opérations de raffinage pour agir contre l'impression au bénéfice du temps.

Midi dans la baie du kvarner, j'ai commandé un risotto à l'encre sur une terrasse plombée par l'ombre de l'enceinte de la ville. Sur une petite table en bois criblée de marques d'activité humaine dont des encoches de couteaux (certaines marques disaient quelque chose), des tâches de friture et un morceau de cierge enchâssé dans une bouteille de bardolino, quelques souvenirs prospèrent sur un autre passé. Je n'aime pas le risotto, je trouve ce plat passablement affreux, non seulement son onctuosité me rebute mais la capacité phénoménale d'absorption du grain de riz dans la décoction parait trop militante pour être honnête. Bref, je ne sais absolument pas ce qui me prend de passer cette commande et, au moment où elle arrive sur une table si peu pimpante dans une ville qui porte autant de stigmates de l'absurdité humaine, j'ai l'impression que Frankenstein, ou peut être son ombre, est à mes côtés et qu'il a vomi dans une conque. De petits morceaux tentaculaires émergent, entremêlés à d’autres moins reconnaissables au milieu du magma. Et si l’étudiante hilare en costume de serveuse en rajoute des tonnes en prenant l’accent BorisKarloffien, c’est qu’elle doit avoir l’impression d’être face à une imbécile heureuse, tremblante comme le benêt du dessin animé* qui s’effraie du grelot du fantôme sans le voir et s'obstine à interpréter littéralement une bande-son censée faire peur, bouh. En imbécile heureuse donc, et surtout en bonne fétichiste, j'ai tendance à voir des signes partout, et comme le monde a des troubles du comportement, il a l'habitude d'en distribuer à foison. Je ne sais pas pourquoi le risotto outralpin a rempli ce rôle ce jour là mais j'y ai vu le plat sombre et vestibulaire du changement, celui qui, après un choc, un virage – telle ou telle sinuosité imprévue de l'existence – amène à reconsidérer la vie avec toute la stupeur, l'inquiétude et l’incompréhension de la nouveauté. Cette étreinte froide mais revigorante avait trouvé un plat à défaut de trouver un nom.

Manger, avaler, digérer fait partie de l'expérience amère du risotto à l’encre. Celle qui le servait à Rijeka l’aurait dit en d’autres termes. Anna, double piercing, polyglotte et serveuse de plats en forme de coquillages et de poissons frits, qui à son âge avait déjà connu une guerre et possédait certainement une vision assez juste des choses humaines. Perchée sur le muret des cuisines avec sa carte grasse et poissonneuse attachée comme un fanion au tablier, elle disait en plusieurs langues et en substance : 

arrête de t'inquiéter, fifone ! mange ce riz noir qui a l ‘allure trompeuse d’un poison et tu te délesteras de ce qui est possible. Elle aurait pu ajouter... nous finissons par revenir de ces contrées trop ensoleillées où nous avons marché pieds nus, mangé des herbes crues en toute insouciance et laissé brûler sa peau par le sel. L'esprit lessivé d'accord, mais toi au moins tu auras dans la poche de ton jean, bienheureuse parisienne, le louvre et un pass navigo. 

* (fifone) froussarde !

* Scoubidou

18.08.2008

Toutes les villes s'appellent Chora

200_04220120.JPGRéponse à P.

Qu'as-tu gardé en poche ? Toutes les villes grecques et un ticket de ferry ( les trois autres sont dans la mienne, les citrons charnus dans le sac à dos). Le territoire grec porte un nom d'acrobate, Chora ( Le Ch s'écrit X et se prononce HR, ce qui n'arrange pas tes affaires ). Comme dans les contes, tu as abordé cinq fois cinq îles. A la cinquième île d'Egée où tu accostais un soir encore une fois avec moi dans le dernier effort d’un moteur tachycardique, ayant gravit puis descendu les marches ébréchées par les pas invisibles du soleil sans jamais te perdre dans l'enroulement des ruelles, réalisais-tu avoir visité encore une fois LA MEME ville ?

La même ville. Le même nom, mais pas le même endroit.

Chora est perchée pour être difficile à atteindre. Chora est un nid, puis l'idée qu’on se fait d'un nid où habiteraient des hommes. L’idée a du précéder le lieu pour se confondre autant. Ici, là-haut, en discutant avec CK ( ou avec A. plus loin sur une autre île) et à écouter l’inventaire mélodieux de leur vie sur le fond blanc de la même place, cette agora répétée à l’infini grec, je me dis maintenant que c’est une façon unique de laisser au voyageur la liberté de raconter l’histoire en leur offrant juste un détail qui donnera corps au moment, celui que tu t'échines à inventer inlassablement, leur montrant toutes choses sans les nommer, en libérant le fatras encombrant d’une vie ( je devrais dire, le fatras de vivre) sans la rigidité du cadre.

Deux bras de sable ceinturent les flancs en arrête de la Chora d'Andros, l'un est peuplé par une colonie de tortues. Il est impossible de le savoir sans y avoir marché. De l’autre côté, l’hôtel au nom oublié tombe en ruine devant le pigeonnier d’une manière affreusement poétique qui me contamine d’une envie littéraire à chaque aller-retour de l’épicerie . Chora de Sifnos s'appelle aussi Apollonia pour ses parures de fleurs qui ressemblent à la toile damassée aux hanches d'un dieu amoureux, mais la Chora au Kastro entre la mer et les cieux a ta préférence parce que tu y as observé un homme peindre avec la lenteur d'un songe une des six cent marches menant à la petite chapelle orthodoxe posée là sur sa tête, poséidon!

Pour une fois en te lisant, je sens que tu t’autorises un prête-nom, Chora. Tu en as hérité puisqu'il suscite chez toi une forme d’ordination naturelle des émotions. Quand tu endosses cet héritage, j'ai l'impression de te connaître depuis toujours.

17.06.2008

Relâche

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Amitiés à toutes et à tous.

27.05.2008

Zone Franche

1321987927.jpgPardonnez-moi, je ne sais pas de quelle manière vous rejoindre. Ma mémoire est lacunaire et refuse la sinuosité d'un parcours imposé. Horror vacui. Contrairement à la nature, elle se complait dans le vide laissé par les vrilles résonnantes d'un passé que nous partagerons pas. Une bougie, trente bougies, aucune bougie. Trop de vent dans le sang. Dans ce souvenir inexistant mais tenace, vous avez vingt ans et vous habitez seul dans un apparthotel, carton mal ordonné de sentiments mal coloriés posé devant la porte de votre chambre, en ménage avec l'urgence des sentiments choppés à la volée des filles, entre deux paliers de l'immeuble en forme bidon de fer-blanc. Bâtisse qui ressemble vaguement à un nuage étagé dont la consistance épaissie serait le résultat du mauvais dosage des ingrédients du décor: elle dessine l'angle cabossé d'une de mes pensées vers vous. Dans ce souvenir décanté à la lumière du sud ouest, vous avez plutôt quarante ans et vivez au rez-de-chaussée du nuage mastoc, en couple avec enfants et une femme éthérée qui soignait les autres sans parvenir à vous guérir, un ménage de raison inchavirable mais conventionnel qui [pourrait, peut, aurait pu] servir d'écran à toutes les ombres de votre vie. Dans les méandres de ce souvenir si flexible, vous avez finalement les cheveux blancs ramenés en arrière par une barrette de nacre au miroitement ardent et énigmatique des éclats atomiques de toutes les péripéties vécues au-delà du bar-tabac de l'avenue, celles de vos errements, de vos retours, plus simplement de vos voyages. Quel que soit le format du souvenir monté en neige, je reviens toujours à l'idée d’un VOYAGE sans destination pour penser à vous. Mais à mon âge et à ce point de mon parcours, j'ai cessé d'imaginer que vous m'avez aussi mis du vent ras les veines.

Dans cette antichambre surchargée de vide, aucun souvenir factice ne mérite qu'on s'y attarde vraiment. Pourtant cet endroit où je vous croise encore et encore finit par me déconcerter, me pousse inconsciemment à poursuivre le lapin (aurait dit la petite fille). Vous habitez dans la zone franche: ce petit espace du maillage intérieur entortillé de questions ( seul indice de son existence) qui s’efface tous les jours à la mise à jour générale du réseau, et réapparaît aussi souvent. L'ingénierie intime a ses trouvailles: elle module sa géographie sur un mode coercitif en faisant disparaître la zone félonne. Pourquoi félonne? Parce qu'elle pourrait nous mettre dedans ! tels des naufragés de notre propre histoire, inutiles à notre réalité, insuffisants à remplir le passé, héréditaires seulement à force d'obstination. Quelques regrets traîneraient un peu partout. Calypso expliquant à Ulysse pourquoi il aurait mieux fallu prendre une autre route pour ne pas échouer sur son île, Ulysse se défaisant de sa quête comme d’une lourde cape et préférant rester sur les terres de l'audacieuse. Autant dire : Pierrot et Colombine décidant de s’échapper main dans la main de leur décor de cire du musée Grévin.

Mais avez-vous jamais existé pour vous laisser ainsi forclore? Vous ne serez pas sauvé, a dit la petite fille, j'aurais aimé que nous le soyons, compassion à jamais informulée par l'adulte. Pas de carte de la zone franche. Sans carte, plus aucune fille de pirate pour vous chercher.

06.04.2008

Dedoublée

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Le jeu des doublets a été inventé par Lewis Carroll lors d’un dîner vaporeux en manque de divertissement. Lui aussi n’était pas très sérieux mais savait bien faire semblant. L'exercice consiste à changer un mot en un autre en modifiant une seule lettre par étape. La chaîne est composée de maillons de même longueur et propose l'illustration d'un lien de dépendance dont les points de départ et d'arrivée n'ont pas de lettres identiques dans la même position. Originellement il y a d’autres contraintes comme l'exclusion de noms propres, et la chaine parfaite doit être construite avec le même nombre de palliers que de lettres. Mais l'imperfection ne nuit pas à la distraction.

[facile, l'émoi rend moite] EMOI VOILE TOILE MOITE [et dans sa main, une rose] MAIN SAIN AISE SIRE ROSE

[circulaire et bien connu, partir = retour] PARTIR TRAHIR RETIRA MAITRE MENTIR RENDIT TONDRE DETOUR RETOUR

[l'ennui, c'est quand même qu'écrire rend double] ECRIRE CROIRE RECRIE RECRUE ECROUE ENROUE OURLEE ROUBLE OUBLIE DOUBLE

L'échelle des doublets est vertueuse, elle rend visible certains sauts de puce de l'esprit dans une approche plutôt folâtre. Dans le fond, elle est très bloguesque. Un pallier, puis un autre. Ici le tracé est juste plus large que le mot , les encoches sont des historiettes peuplées de figures de l'instant, vivantes en pointillés mais qui ne vieilliront jamais, distraites par la volonté narcissique qui les guide et les épingle avec datation comme des curiosités de foire. Les traces de réalité affleurent dans la fiction, l’inverse aussi est vrai, plus confusément. Si dans toute action de création, il est possible d’expérimenter les choses sans les vivre par ce recyclage permanent des émotions et des idées, faut-il se laisser saisir par ce qu'on n'a pas encore pu donner ni recevoir? Le temps de l'écriture rend dissident à sa propre histoire. Une transaction qui peut être vécue par le foyer comme une disgrâce. Avec le plus grand naturel, suivant le fil, j'accepte de donner vie à ce que je n'ai pas vécu.

02.03.2008

Dublin her

HommesIMMA.JPG En général les muses tombent de nulle part.

Joyce a rencontré la sienne en déambulant sur Nassau street, ligne de circulation incurvée prenant sous son bras l'austère Trinity college. C'était en 1904. Aujourd'hui il aurait pu la croiser dans les jardins du Musée d'art moderne devant le labyrinthe végétal, avec vue sur l'assemblage de grues en marche pour transformer la ville tout comme les hommes monumentaux de McKenna* sont inscrits dans un mouvement réfléchi à leur place. A sa place toute intacte, j'aurais pu dire:

Assise sur un banc, elle fume un joint en regardant les cheminées fumer fumées. Chemise rose sous fourrure noire, la manche dépasse, carton d'invitation pour qui? Jamais vu autant d'hommes enkiltdeclan, débarquement, célébration, retour à la maison. Vite fait bien fait, coït sportif, tant mieux ça ne laisse pas de traces ces bons pratiquants ( sifflote en passant la Liffey). Seamus, lui, parle de son pays comme d'un frère meurtri au combat. Les impacts de balles des anglais sur les colonnes de la poste centrale, Árd Oifig an Phoist , résistance de flammes fières dans ses yeux, coeur sur la main et la main sur le compteur devant St Stephen Green. Passer et repasser la Liffey avec les mouettes qui montent la garde, collège bruyant criant krikrikri, bouffeuses de tripes de poissons à l'embouchure. Reflets argentés déplumés de couleur, sauf les portes. Sauf les portes, les trèfles et ses yeux. Et Madame? Prendra un pur malt the wild geese, vol d'oiseaux descendants d'irlandais au plafonnier. C'est de la tourbe qui brûle. Tous les soirs c'est Paddy Power dans la ville. Temple Paddy Bar. Bookmakers de leur solitude et bonne descente. Faut se frayer un chemin jusqu'au pub pour la voir faire des tracés sur la mousse, elle dessine mon nom dans la Guinness cinq lettres en une, amoureuse fortiche, rester au coude a coude au comptoir pour goûter l'écume du bout de ses doigts, resteresteresteresteresteresterester. Ou bien prendre le tram: le Luas transperce les faubourgs au couteau, Dublin grandit le bras en écharpe mais tout finit par cicatriser. De l'intérieur aussi. Et dans le wagon elle prend la gueule du chien de la fille assise à côté d’elle au creux de sa main. Paume reposoir pour tête de chien, ça fait rire la jeune irlandaise édentée. Edentée et camée. Donne sa jeunesse à la came , nuit après nuit. Cheveux roux sur-vêtement, survêtement dépareillé comme ses dents. Surement pas fréquenté Trinity college et ses étudiantes en jupes épaisses, drapé des statues en mouvement surveillé. Une bibiliothèque qui s'allonge d'un mètre par an, ça laisse peu de minutes excédentaires pour la bagatelle. Croise son regard qui joue de la harpe dans la Long Room, caisse de résonnance anti-persécution depuis le 15è siècle. Dans le genre barde érudite croise mon regard dans le genre conspirateur, c'est notre secret ce meli melo de noeuds de regards. Descendre O’Connell street puis longer les quais puis des briques à perte de perspective. Quartier géorgien, maison géorgienne, tenancier géorgien, M. Stauton aussi lui fait du pied, de l'oeil delamain. Et quoi d'autre encore ! Sur que je ferais pareil à sa place. Rayon jaune sur coquilles de jonquilles précoces. Sure que.

* James McKenna à l' IMMA Dublin en ce moment.

03.02.2008

Fortifications

6292199baa0ba798a35d3efa487d0fba.jpgElle a mille feux à éteindre, ce sont des souvenirs. Elle a mille souvenirs à éteindre.

Derrière les fortifications résonne le pas de celle qui vit où le regard ne porte pas. Elle ne connait qu'un horizon aveugle, une répétition de meurtrières entre les larges tours crénelées aux fondations incertaines, aux ciels de métal entoilés, aux douves cachées par les pieds des saules. A chaque mur, un autre mur, à chaque moellon, un souvenir équarri au coeur vampirisé. Vampire dit-on dans les ateliers de la ville. La porte est une serrure sans mécanisme mûe par l'action de la parole. Inutile de la crocheter, visiblement il suffirait d'un mot. Pauvre mot posé aux lèvres hésitantes de l'étrangère assise sur la vieille statue arrachée à l'estomac du château. Alentour c'est un remue-ménage permanent dans la plaine et sur les sentiers creusés d'ornières, les pillards cherchent depuis longtemps une richesse qui n'existe pas. La salle principale est immense et baignée du miroitement d'une fontaine intérieure, une eau sans parfum, une fontaine sans source et sans courant. Un palais sans mouvement sauf si. Sauf si elle trébuche. Si elle trébuche, c'est qu'elle se précipite à la rencontre de l'étrangère avec une joie d'enfant. Si ses habits sont lâches et couturés, c'est qu'elle est maladroite sans le soutien d'une idée. Si ses cheveux ne tiennent pas en place, c'est qu'ils ont la finesse des aigrettes végétales et refusent la pesanteur. Si elle attend sa venue, c'est pour ressentir encore une fois la marée de son sang, c'est peu dire qu' elle ne possède même pas sa propre horloge.

L’étrangère a marché longtemps depuis les quais de la ville blanche, maintenant défait son manteau, sa ceinture armée et posé son sac, ses fontes au seuil d’un couloir timidement éclairé. Il règne une atmosphère unique un peu artificielle, celle de l'achoppement du temps, une balle-à-canon lancée plein feu dans un corridor de velours, mémoire en camisole, de bons renforts aux entournures. Pour la première fois, la chemise à ses pieds, elle se sent prête à se donner, qu'elle soit donc sa toute première et sa dernière femme, qu’elle soit une révélation pointue comme un récif, une marque palpitante. Maudite dit-on aux comptoirs calfatés des baraques de pêche. Elles partagent un verre de vin, le soulagement d'une familiarité compatible à l’instant. Le cercle invisible s'élargit lentement et une auréole de chaleur glisse le long de leurs épaules pour échouer à leurs mains, buée et picotements en profondeur du coeur au plafond. L'espace devient infini, un courant qui soulève les sens pour les porter dans les airs, les élève et les maintient en suspension comme une plume. L'attendre. Si elle ne lève pas les yeux vers cette esquille flottante fracturée du désir, c'est qu'elle veut l'engloutir avant la redescente, bataille en vol de chaque infime parcelle de son être, de tout le dévouement de sa peau, de toute l'urgence de cet appel, pour qu'elle ne touche plus jamais terre. Plus que jamais, comme la première et la dernière fois, elle fait voeu de sa chair: lui donner une avance de plaisir pour toutes les traversées futures. L'étrangère ferme les yeux et de son sourire entier s'échappe les herbes du pré devant sa maison, éternuantes, étamines rouge safran, blé et avoine, couleurs fraiches, cendres chaudes, filets d'eau du toit au baquet, alcool du pressoir, herbes mélangées à l'eau fumante, couleur écarlate transformée sur l'eau-forte, et puis la mélodie de la voix de ses amis apprise et chantée sans partition ( affolante simplicité), et aussi ses enfants, leurs rires d'enfants, leurs jeux d'enfants, et...

Les cartes reproduisent très fidèlement la route de la ville au château, et de la grand place sur le terre-plein au coeur de la cité sans omettre un seul boutiquier, le contremaître des quais connait parfaitement l'ordre d'arrivée des bateaux et dessine en secret chaque pavillon, la plus petite maladie des chevaux du prince est consignée dans le livre des écuries, les portes sont gardées chaque heure chaque nuit. Mais ce soir elle s'accrochera peut être à la muraille, collera sa bouche à la barrière rugueuse, peut être sans un murmure, probablement sans une plainte. Une pensée des plus insolites montera de la pierre, cette mauvaise graine, ce parchemin nu et érodé qui réclame d'être encré: elle se dira qu'elle aussi a peut être une histoire. Aussitôt disparue.

16.01.2008

fleur-caillou

4ed9614696462b435d86202e12cc9f9c.jpgDepuis longtemps, je suis captivée par les lithops, ces plantes au camouflage minéral qui ne laissent percer leur fausse écorce de pierre que pour une floraison. La plume qui fend le bouclier. Aujourd'hui, plusieurs soleils de ma vie mettent leur lumière à l'épreuve de l'astre occultant et sont rudoyés par ce combat. Je devine l'interstice entre l'amour et l'absence. Comme j'ai de la peine pour eux, et que je ne sais pas nommer l'endroit , il faut l'imaginer.

Et tu vois, c'est un grand silence autour d'une fleur-caillou. 

10.01.2008

Le détraqueur de distances

0ae40a5350e5b42643bb9cf1e762c2f4.jpg (curieuse machine bien utile)

La distance est une variable comme une autre: c'est un facteur dont il est possible d'ambiguiser la valeur. Le floutage de distance ( ce savant dérèglement du temps ou de l'espace ) est vraisemblablement une pratique qui aide le sentiment amoureux à s’oxygéner et, saisi au plus vif de sa course ou en pleine décélération, à reprendre haleine. A l’ère affadissante du GPS, le détraqueur de distances dépositionne (l’instrument est plutôt sec, sonore et dental, mais passons là-dessus). Imaginez plutôt que vous puissiez utiliser les techniques de l'origami, alternance de découpage et de pliage, pour manipuler les intervalles amoureux Là. Et par ici. Instruction de base: poser la distance à plat avant que le support ne soit trop abîmé pour autoriser le moindre assemblage. [Mais comment plier une montagne? demande la princesse perdue de l’autre côté du piton. La princesse n'imagine pas tout ce qu'on peut faire avec un substantif féminin. A l'envers. A l'endroit. Hop, coupé en deux. Anagrammé. Puis caché au fond d’un sac].

En détraquant mes trajets solitaires, je gagnerai au moins quelques minutes à partager avec elle, leurs échardes logées dans les rayures de son chemisier feront une guirlande dont l’intimité me fait rêver. En pliant les longues distances temporelles, je cherche à leur donner des formes plus turbulentes (cet animal échappé d'un sourire) car l'endurance amoureuse s’accommode bien d’un certain tohu-bohu. Les années peuvent s'assembler les unes dans les autres, entièrement patronnées sur l'empreinte du bonheur. Heure lascive, heure surprise, heure rehaussée d'un trait d'encre, heure nocturne imbibée à l'excès de sa propre prouesse. Toutes ces ingénieuses cochent les pages de moments inoubliables, puisqu’elles figurent parmi leurs plus petits dénominateurs communs! Le pliage de départ peut aussi être répété plusieurs fois pour créer des reliefs qui n'existent pas comme une station de métro surgie entre deux rendez-vous. Académie des Arts : nous changerons sur ce nouveau quai pour passer un Rialto indétectable aux affres du quotidien.

A cet écart qui survient (inévitablement), actionner le mécanisme en découpant n'importe quelle nouvelle figure. Elle fera l'affaire, même mal taillée, je suggère d’en faire le papier cadeau de multiples retrouvailles.

15.12.2007

Sémiologie encapuche

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Comme tous les autres signes, le vêtement donne à lire entre les lignes de son usage fonctionnel. Ici mettons immédiatement de côté l'unité matérielle du signe, car, dans cette représentation, le vêtement n'est pas quelque chose qui sert ( cette fourrure pourrait ne pas protéger du froid, elle n'attraperait pas de rhume pour autant) pour se concentrer sur sa charge symbolique, devrais-je dire profonde et dérivée. Ce syntagme est scrupuleusement composé d'une fourrure aérienne, réhaussée par l'impossibilité de visualiser le vêtement dans sa globalité, le poil en mouvement masque un visage angulaire et éthéré. Le froid est triplement suggéré par un mouvement venteux latéral, par le plissement des yeux et la couleur des pommettes. Considérons que la fourrure n'est qu'un alibi, car par un déplacement métonymique, elle devient sa qualité intrasèque, la Douceur. Elle parle au toucher et il est presque possible de percevoir la caresse de ce pelage détaché d'un animal de féerie voleter dans un courant artificiellement hivernal. Artifice de féerie féeroce. Féeroce comment?

A plumes et à poil. Engoulevent se hissant à ma hauteur d'un seul battement d'aile. Encagoulevent. Laisse-moi t'encagoulever. Bête à poil toute habillée.

Donc, dans un deuxième temps, elle indique aussi qu'elle n'est pas réellement civilisée. Elle connote l'animalité, tout de même. Donne une identité sauvage à la douceur. Poils gris-blanc sous le ventre des petits mammifères. Lustrés, rustres et musqués à la fois: la destruction d'un songe par la dent, mousseline zébrée par la fourchette dans les auges de cristal, marque de griffes dans votre crème de beauté. Par extension, une forme de réconciliation des sens juste à la gueule du plaisir.

Bien sur cette analyse est récusable, certaines images de noel encapuchent toute mon objectivité ( source jodiefoster.nu, merci à Henrik). Passez de bonnes fêtes!