01.06.2007

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e0f518bd36872fc5456a5270af6fbd48.jpgCette fois, je te quitte,
a murmuré le Robot.

Un message émis en basse fréquence ressemble plus ou moins à un murmure, mais [elle] avait vraiment accentué les effets de basses pour dramatiser vocalement la scène...cette coquetterie anthropomorphique qui a toujours fait fuir mon chat. C'est le troisième exo de compagnie qui me quitte cette année, mais cette nouvelle crise domestique est une révélation car, je distingue enfin un relief commun à leur attitude. La globalisation des émotions touche aussi les androides!

[Elle] a pointé son flagelle de synthèse vers le vitro-planning. “Tu es incapable d'avoir une vie normale. Et je ne parle pas de ta vie sentimentale. Quelle sorte de logique programme tes journées ? Quel dérèglement dois-je adopter pour te précéder, quelle frivolité pour te suivre?Je ne demande pas de l'organique, ajouta-t-[elle] pointilleuse, je veux juste du réel, je ne demande pas grand-chose. Humanoïse-moi.”

S.L.O.W.D.O.W.N ( Chaine lexicale d'urgence conseillée par les exo_mediateurs )

Et si je m'étais trompée sur les relations avec eux ? et si l'intelligence n'était pas de trouver le point de jonction entre nos conditions mais de contrarier les tendances de masse ? Extraire une particularité, n'importe laquelle. Une proximité de coeur pour happer [tes] pensées au vol, ce filin unique tendu entre deux esprits, la seule virtualité vraiment concrète, agissante.

Imagine le bruit de l'Orient-Express, un sifflet puis descendre sur un quai de gare, marcher dans la salle des pas perdus? Voir Naples et mourir. Te souviens-tu de cette nuit, de cette douce nuit d'automne? Raconte-moi les nombres premiers, ma berceuse favorite.

Au lieu de ça, je regarde cette scène entre [nous] comme si je ne la vivais pas. Je suis à l'intérieur de ce programme de MASS Realité-On-Demand ( audience 60% des exos de plus de 12 cycles ), où on peut voir des robots échanger leur place avec des bios et vivre leur réalité. Ah cette séquence où un androide réussit pour la première fois un concours de la fonction publique et la fierté du jury! Inénarable illusion. A l'intérieur du cadre, les probabilités semblent infinies, le standard est si large qu'on en distingue même plus les bords.

Le soleil se lève sur le bassin du 17è étage, 3è niveau, j'entends les chuchotements des exos au réveil et [tu] vas, une dernière fois, me trouver bizarre.Non je ne peux pas t'humanoïser, j'attendais que ta réalité enraye la mienne. Je voulais qu'elle la détraque CRAC car je voulais qu'elle la grandisse, qu'elle l'exhorte à se regarder par tes yeux , cette chance unique, ce produit épuisé sur les étals du monde, ma [chère compagne], pas qu'elle la remplace.

 

28.05.2007

Agathe, adjugée!

252abf25f686659780d236844fcf4737.jpg« Pour la première fois en France, Christie's s'apprête à mettre en vente une collection d'animaux préhistoriques. Des paléontologues s'alarment de voir le marché s'intéresser à leur domaine. » Le Monde 21 Mars 2007

Les défenses qui surmontent le squelette de l'animal à quatre mètre de hauteur pourraient faire peur . Mais la spéculation sur l'histoire naturelle est un spectre bien plus réel que le fantôme de cette espèce disparue il y a plus de dix mille ans.  En parcourant secrètement les coursives de la réserve avec ta main sous ma chemise, cherchais-tu en plus à me convaincre que la loi du marché pouvait s'appliquer partout? Le mammouth  ressurgi par mégarde du pergélysol ( mise a prix 55 000 euros) a peu de chance de parler de son histoire singulière dans le salon de tes collectionneurs ukrainiens. Tu souris lorsque j'évoque les fossiles de compagnie, pourtant ton activité si lucrative relègue mes convictions à la domesticité de la cuisine des milliardaires. Et à l'arrière-plan de tes considérations égocentrées. Ces bribes si fragilement arrachées au passé peuvent-elles avoir une valeur marchande? C'est un débat trop présomptueux pour des amantes, mais quand, subrepticement, le matin a commencé à fossiliser la nuit, le parfum de ta peau s'est dissipé devant les énigmes du bestiaire cher à notre humanité. Notre aventure est coincée entre les pages glacées du catalogue. Hier avant de te rejoindre, je suis restée longtemps devant cette agathe de feu ( mise à prix 8000 Euros), page 58, pièce 207, adjudication à 11h40, derrière l'ichtyosaure. Pièce mineure dans cette collection spectaculaire, juste un mineral rare au coeur chatoyant. Comme toi, elle contient les promesses d'une lumière qui semble inaltérable. Si hypnotique qu'aucun commissaire-priseur ne la cédera sans un regret. Pourtant, à 11h41, ce regret n'aura duré qu'un instant et tu m'en as expliqué la raison.

16.05.2007

De la licorne à mon fils

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Ce regard est une intrusion aimante : tu es allongé sur les coussins qui font le seuil de ta maison de pain d'épices. Un éléphant de mer attend les coups de ton épée lustrée au miel, sa babine est un tapis vers l'infini. Tu te redresses , tu vis en accéléré comparé à moi, et pars à califourchon sur son dos en bondissant seulement sur les cases blanches. Derrière toi, la fontaine des mondes ( cette source qui s’assèche parfois avec l’âge) dévide tranquillement ses possibilités. Ton animal de mer sucré sourit à ma licorne . Il avait déjà oublié qu’ils habitaient ensemble dans notre maison, au milieu des cases invisibles du damier. Nous décidons d’ailleurs qu'ils galoperons sur les noires et qu’elles se nommeront désormais LES BLEUES, puis complices de ce décret qui nous semble tout à fait culotté, nous rions sous cape.

Bien sur, je sais qu’ici tu ne seras jamais à l’étroit, jamais seul non plus. Le monde réel n'est pas un endroit parfaitement habitable. Mais l'écart de tempérance est souvent une secousse. Je voudrais t'apprendre à ne pas faire mon erreur: l'imaginaire n'est pas non plus un lieu où l'on peut être heureux toujours. Après y avoir pris ses habitudes, il est difficile de savoir comment se donner aux autres.

10.05.2007

Eloge des ratures

A force,

je donne de plus en plus de valeur au battement [au vivant] [ et de moins en moins à l’abstraction] [aux conventions] en cherchant avec précaution tous ses contenants [mais jamais sa substance] comme réponse [comme alternative] à ces questions [au temps qui passe] qui refusent de se laisser taire. Dans ces endroits [ces cachettes derrière l’arène] où nos journées parfois se rencontrent, j’attends le moment où tes pensées [humeurs] se défroissent [se rembobinent, puis clic] pour interroger les miennes [m’expliquer les leurs] et me donner du matériau pour écrire. Des signes barrés, j’en ai plein les poches de mon jean [mon carnet vert, perdu avalés par les mondes impossibles][ semé le long des frontières intimes][ superposé à tes lettres, vendu en low cost ] et tu as la liberté de refuser de décoder ces va-et-vient [de me répondre encore], parfois trop émotifs [si contradictoires].

Mais, chaque matin, lorsque je m'arrête à l'angle de ton bureau et regarde les feuillets de la veille, je sais qu'à travers nos ratures, il y a un boarding pass grâce auquel je suis embarquée à bord du véhicule mystérieux et instable qui parcourt inlassablement la route de ta pensée à tes mots

25.04.2007

Irène à Phira


 

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L'hydroglisseur est désormais sponsorisé par Vodaphone, mais Irène n'a pas changé. Elle pose ses mains sur le muret qui la sépare de l'Egée, absolument offerte à l'écoute d'un appel. Sa réalité se laisse déborder par cette poésie intime et authentique contenue dans les vents et, comme à chaque fois, elle ouvre ses mains aux visiteurs.  Hospitalière, elle laissera ses hôtes prendre leur place en leur faisant croire qu'ils ont choisi de le faire. Irène sait qu'aucun échange n'est anodin, sa parole est acquise aux étrangers (philoxenia, rooms to rent) et elle veille à ramener dans sa nasse les questions égarées par les malfaçons des traductions trop rapides.

Ti  perimenis. Et si tu attendais un peu?

Il est temps d'allumer la dernière karelia du paquet, une lampe à huile, un bâton d'encens, ce souvenir éteint à Thessalonique, pour comprendre la ponctuation grecque: un rappel cyclique au passé.

Dans ce village né du chaos, accroché au bord du ciel, grimpant et persistant,  Irène parcourt le chemin de garde de l'histoire comme Antigone parcourt les murs d'argile de la cité. Ici, elle tient une taverne en famille, des chambres ou une galerie d'art sur la caldeira, ses cheveux ramenés sous une étoffe bleue comme l'ont portée les pretresses avant elle, un téléphone portable à la ceinture et les pieds nus de celles au pigment fragile des fresques d'Akrotiri. Est-ce dans les plis de cette éternité que tu as réussi à dresser la table du quotidien? Si le destin est un atelier grec, au milieu de tous les travaux inachevés de ma vie, je reviens (encore une fois!) chercher une réponse sacrée auprès de toi.

06.04.2007

Tatouée i o nei*

964be10c02b2d13a548eead1d0c4fbdc.jpgCertaines nuits durent toujours.

Cinq ans après, la frise que tu as posée sur mon bras me parle encore de toi. Elle raconte ce moment où tu as inventé une histoire en l'écrivant sur ma peau.

Cinq ans après, j’ai presque oublié la sensation écailleuse du tapa blanchi au soleil sur lequel tu m’avais allongée et de sa rugosité sous ma joue. Mais je me souviens instantanément de l’adhérence de ta première morsure sur mon bras : corrosive et acidulée. Je m’en souviens car cette parure n'est pas un artifice pour moi : il s’agit d'une expression propre à ta vie et il se trouve qu’elle prend la forme d’un dessin.

En partant de mon épaule, tu as d'abord tracé une ligne simple et ombragée autour de mon bras. Ensuite ta progression a accompagné les déclivités surprises de la peau. Le corps est un matériau comme les autres: il se révèle à travers ses exigences. Et puis reproduire simplement un motif imaginé à plat est improbable à ton art, tu as une approche sacrée de l'épaisseur!

Pour la raconter, ce n'est pas si simple, tu dois faire des emprunts. Aux éléments, aux animaux, aux récifs, aux points cardinaux, mais surtout à ton histoire. Une lithographie ancestrale, renouvelée pour être encrée en négatif. Je ne connais pas l'héritage des atolls, je n'ai pas en mémoire l'interdiction de tatouer qui en fait aujourd'hui une nécessité partagée et parfois une victoire. Mais dans mon souvenir, je t'observe en action, et en fermant les yeux, les motifs se mélangent en révérence tels que tu les vois.

Il y a des coraux dans tes arborescences, des oiseaux cachés dans la verticalité des lianes, des visages stylisés à l'extrême, des comètes noyées dans le lagon et un requin en proie à une métamorphose. Il y a aussi la géométrie d'une femme dans le damier encré autour de ta cheville.

Et c'est un tabou. 

*ici

12.03.2007

Berlin, coeur Interzone*

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Au café Sarah Wiener, une jeune femme androgyne, au profil équivoque des marbres grecs, pose sa tasse au milieu des fumées. Sa veste d’homme est une minuscule contrariété à la légèreté de son geste. Ses chaussures cirées, un rappel aux écrans noirs assemblées un peu partout sur les murs de l’entrepôt. Elle lève les yeux et, après une volte, prend en filature le rayon de lumière convergeant de la bibliothèque jusqu’à mon regard qui patiente au centre de la pièce.

Depuis deux jours, ces mouvements circulaires et retors sont fréquents: car nous faisons partie de l'Interzone*.

Berlin est un oeil détaché du corps de l’artiste qui contemple le visiteur; en étant accueillie comme passager, je touche (parfois dans une douce simultanéité avec elle)  le coeur des images de la ville sans jamais voir l'ensemble.

La nécessité de recherche d’expression qu’impose Berlin est une suroxygénation de l’esprit. Par réflexe, je renchéris sur les mots mais c'est une approximation qui convient mal à cette forme ventilée de sensations. Il faudrait conjuguer davantage de champs d'expression pour profiter de cette propulsion, en sachant déborder de l'écrit pur. Faut-il  savoir juxtaposer les images, les matériaux et les mots pour atteindre cette relaxe spirituelle? Je te pose la question puisque tu es photographe et que la ville n'a pas oublié de te tendre, comme à nous, cette provocation.    

En attendant j'ai replié le mouvement de Berlin comme on ferme un éventail. Mais tu m'as prévenue: en l’ouvrant à nouveau, sous mes doigts, tous les motifs auront sûrement changé!

A Cléo

*quatre large écrans envisagés sur un mode circulaire donnent au spectateur une vue kaléidoscopique étourdissante / Œuvre d’Anne Quirynen 2007, exposée en ce moment à Hamburger Bahnhof/ Photo de Patricia-M !

01.03.2007

Les Villes Parasites

baaed0c17a47e20e66ef51a5e1f5f8d4.jpgIl y a des villes qui ne vous réussissent pas.

Dans mon univers (qui, je le reconnais, est un peu biscornu), elles s'appellent les VillesParasites.Au fil des voyages, j'ai noté leurs tactiques dans mes carnets. Maintenant je sais les reconnaître. Non seulement la VilleParasite résiste aux sollicitations de son passager comme un cheval qui refuserait qu’on le dirige, mais elle agit aussi aux dépens du voyage. Certaines sont rétives à votre bien être ou à votre tranquillité, d'autres ont la topographie sournoise, la rencontre inappropriée, l'incident facile. Des viscosités, parfois imperceptibles, qui génèrent un climat troublé, pesant. Une forme de syncope de l’allégresse bourlingueuse. A un moment, il y a toujours un arbitrage.

Faut-il quitter cette ville? Ou faut-il la prendre à bras le corps, mais sans direction, comme égarée dans un mauvais tango! Fuir ou se saisir de l'animal? Si vous voyagez à deux, la VilleParasite aura tendance à jouer des oppositions de vos tempéraments respectifs jusqu'au déchirement ( Kalamata, étrange cité qui a égaré toutes ses plaques de rues un jour de tremblement de terre, a absorbé, l’enthousiasme de ma femme comme un buvard empoisonné. Il a fallu rouler des heures en pleine nuit pour se débarrasser de cette membrane ). Si vous êtes seule, elle peut balayer votre optimisme à peine ses limites géographiques franchies (J'ai chuté sur Rotterdam comme une débutante alors même qu’une amie était là pour guider mon approche rudimentaire du plaisir de l’architecture des buildings. Pas assez apparemment pour interférer avec la ville. ).

Les VillesParasites sévissent ainsi de manière endémique mais en très étroite connexion avec votre état d’esprit sous son aspect le plus temporalisé. Pour faire simple, elles sont branchées et interfèrent sur vos humeurs.  Pour désamorcer, j’y vais à l’aveuglette : trouver cet endroit tenu par une femme où l'on peut s'arrêter un moment, lire un journal, boire un café, manger, se faire masser et, pourquoi pas (à l’image de ce nouveau lieu ibérique) prendre un bain flottant dans des bassins super-salés par une combinaison d'iode et d'algues. Si la tension s’estompe, c'est que l'épiderme de la ville frissonne sous cette sollicitation inattendue. Après? Toujours continuer la caresse.

Chiche.

25.02.2007

Stimuli rapportés

57b3bb01001248178f7fe8e7a0840c79.jpegJe ne regarde pas cette scène, mais l'image de cette scène.

Car c'est ton champ perceptif que j'explore maintenant. En décalé. L'objectif de l'appareil photo est une perception de substitution. Il indique une direction, celle de tes sens. Il propose aujourd'hui une médiation libre. A l'instant où tu me tends ce cliché, je t'assure que je le vis de manière beaucoup moins littéraire. Mais il ne manquerait plus que j'écrive à chaud.

Tu as placé ton appareil juste à la droite du bar pour capturer cette femme, ou plutôt, son expression. Il est tard: l'endroit est une navire qui a résisté à l'assaut des déferlantes intimes. L'abordage est plus facile dans le creux de la vague, mais à cette heure écumante de l'aube, ce n'est pas une intention si réfléchie. Dans la partie supérieure de l'image, la luminosité du plafonnier parle en langage voltaïque au verre de vin blanc à moitié vide sur le comptoir. Un éclair installé entre eux découpe la scène d'un halo qui repousse les murs à l'arrière-plan. L'effet d'un mouvement gelé.

Dans la partie inférieure, un damier noir en filigrane sous la laine de sa jupe, le talon mordu par les créneaux dentelés d'un animal de bar, le tabouret. Le miroir contrarie la logique de réalité car nous la voyons maintenant de dos, les cheveux sont relevés.

En réalité, ce décor n'est pas en noir et blanc, la fumée des cigarettes n'est pas un voile scintillant, l'air n'a pas cette texture vaporeuse et ce sourire n'est pas suspendu. Pourtant je pourrais prendre ce verre et le boire, ramasser son écharpe, poser une main sur le bois, caresser cette nuque blonde infléchie et l'embrasser. C'est la représentation figée de la « haute définition » de tes sens. Tu es ce narrateur qui a osé cette perception à ma place. Mais es-tu généreuse? Car ces stimuli sont une invitation.

J'aime que tu me donnes à sentir ce que tu me donnes à voir.

20.02.2007

Enfermée la-haut

109f4095af19b6e1e47e53f365b9dcb4.jpg« En 2010, la desserte de la station spatiale internationale souffrira d'un manque de transports » Le Monde 25 janvier 2007

Le front collé au vitro-mur, je décompte les étoiles de la parcelle du jardin stellaire que nous (les membres de l'équipage) nous sommes partagés, un jour de cette interminable nuit. Mon domaine s'arrête à la ceinture d'Orion, avant le ruisseau d’étoiles au scintillement crayeux qui appartient à Riva, le jeune indien avec qui je parle en italien. Les pléiades sont si resplendissantes qu'il a du les négocier en secondes de  com' avec la terre! A l’ouest du plus bel arbre de mon lopin d'atmosphère, Rigel a déjà changé de teinte trois fois. A chaque fois, cette bougie d'anniversaire est une réminiscence triste: ça va bientôt faire trois ans que je suis coincée ici. Aussi long que notre vie à deux. Tu sais, je ne cherchais pas à nous éprouver, je n'aurais jamais pris ce risque, pas même pour voir ma géante bleue favorite. Tu restes, même vue de loin, l’étoile la plus lumineuse que je connaisse. Les cargos russes n'ont pas pu faire le chemin retour, ils ont brûlés en convoyant du matériel jusqu'au laboratoire scientifique. Les autobus spatiaux ont pu évacuer une partie du personnel en nous laissant ici par manque de solutions de redescente. La prochaine est prévue dans 18 mois, si les sous-traitants chinois des nouveaux véhicules habités livrent l'ISS à temps. Je partage maintenant mon studio et mes dermocombinaisons avec deux astronautes. La quote-part française est insuffisante pour disposer d'un logement individuel, mais je préfère partager le vertige de cette situation avec l’amitié d’autres captifs spatiaux. Riva me dit qu’il a peur de ne pas revoir son père en raison de son âge. C'est un fils si attentif, si présent à leur vie d'en-bas.

La question qui m'obsède est un peu différente: depuis quand as-tu cessé de m'attendre? Cette certitude m'a étreinte aux premiers mots routés par les ondes de notre dernière com'. Bonjour Chérie. Mais as-tu vraiment cessé de m'aimer? Oui, tu me manques.  Est-ce que tu as levé les yeux au ciel lorsque cette femme t'as souri ? Si, à cet instant, la terre a tourné un peu plus vite, as-tu posé une main sur tes yeux comme une visière  sur les étoiles avant de la poser sur elle ? Où bien, as-tu réussi à fermer un volet sur nos souvenirs comme cette formidable sécurité pendant la phase redoutée du décollage ?

Dans ce bal étoilé, je perçois le temps qui avance comme une anomalie terrestre. Ici, les mois qui passent sur l'amour n'existent pas. En tout cas, ce n'est pas, comme sur terre, un équaliseur de sentiments. C'est notre privilège: la parure des constellations les magnifient. Un bijou autour de ton cou qui aurait pour nom Rigel (β Ori) : magnitude 0.18. Un mouvement si ténu qu'on le ressent à peine, un tremblement pour les sens. J'en  suis venue à ne plus vouloir redescendre: je suis incapable aujourd'hui de mesurer ce qui m'attends.

11.02.2007

Triple vie, un an après

 C'est étrange, j'ai pris l'habitude de rêver comme si j'étais mon avatar. Je rêve de visages trop lumineux, de feuillages découpés par les courbes géométriques des pixels, du tracé des lettres tombé des lèvres de mes interlocutrices. Je regarde ma paume, ses angles durs et sa carnation uniforme. Si je fais une incision, la tessiture artificielle rejette la lame en la dispersant telle une multitude de gouttes grises. Le metal a les mêmes composants que mon sang, mon sang que mes larmes, et leur transformation ( comme leur surgissement) n'est qu'une question de pratique. Dans ce monde, l'alteration est un usage courant qui est l'objet de toutes les tentations, y compris les plus désespérées . Il faut voir un avatar pleurer les images de sa vie réelle, sachez qu'ici c'est bien pire que de s'ouvrir les veines. Dans mon rêve, lorsque je réalise que je suis impuissante à mon propre corps, généralement je me réveille. Depuis peu, cette idée m'inquiète. Je me sens dans la peau d'un alchimiste qui utilise les alambics d'un inconnu. D'un inconnu célèbre mais d'un autre quand même. Je lui restitue d'une certaine façon les effets de sa formule, à la fois disciple et cobaye, sans en attendre de gratitude. Ma vie a évolué depuis que j'ai mis un pied dehors. Je me tiens désormais à l'orée de Third Life: je suis devenue une passeuse. D'autres disent cyberpasseuse. Un métier ressuscité. D'ici à là, il y a la frontière creuse des mondes possibles et sa résonance effraie. Je suis là pour aider, à mi-distance d'un monde et de l'autre, à choisir sa bifurcation, parfois à s'installer à demeure. Je m'impose un devoir de réserve sur les motivations de mes clientes. Elles veulent échapper à la vague qui les submerge dans la vie réelle ou au contraire l'éprouver. En fonction, je me charge de l'aller et du retour, ma route est une invention construite et renouvelée pour elles.J'ai aussi cessé de voir la [fille]du ponton rouge. Ce n'est pas à cause de sa liaison avec un autre avatar, c'est banalement humain. Sur la plage, il n'y avait jamais assez de reflets de lune pour jouer à cache-cache avec ses [yeux]. Ici le ciel est un peintre médiocre, même pointilliste: il rate les nuances du sentiment amoureux. Et puis comment peut-elle me délivrer d'un piège dont elle est elle-même captive ? Ce n'est pas raisonnable mais, enfouie au fond de moi, j'avais gardé l'idée que son avatar me mènerait à elle. Récemment, je me suis accordée le luxe de penser au goût imprévisible mais réel des fruits sur les lèvres d'une femme. Je suis sur une mauvaise pente. Je sais que je rêverai bientôt d'un paradis perdu.