13.12.2006

Un coeur forgé

f2c358dea47d6ba905648f12b9347e75.jpg« Des nanotubes de carbone découverts dans une épée de Damas » Nature et Le Monde 21/11/06

« Selon la légende, les épées de Damas pouvaient couper en deux un mouchoir de soie flottant dans le vent »

La légende est une usurpatrice, et mon épée a conquis une renommée bien différente de celle qui pourrait finalement l'honorer. Dans les chants répétés autour des âtres, on parle de cette arme comme d'une femme dont les caresses inspirent le repentir. Tous les noms de déesses guerrières lui ont été donnés, mais elle pourrait heurter votre conception des armes forgées. Car si son façonnage est unique, c'est pour une raison qui dépasse l'entendement de nos maîtres: sa lame n'a pas été faite pour blesser. Derrière le tranchant redouté de son acier importé d'Orient, s'abrite un secret que je transmettrai à celle qui soumettra mon coeur.

Un maitre forgeron sur un rivage de Perse a changé ma vie en tentant de sauver la sienne. Cet homme m'avait offert l'hospitalité près du puits qui alimentait sa forge. Il travailla pendant 10 jours et 10 nuits sur une épée aux reflets moirés. La dernière nuit, je me suis glissée parmi les ombres de l'atelier pour l'observer. Voilà ce que j'entrevis: sous la couche d'acier et de carbone, dans une minuscule forme tubulaire, il y avait enfermé un amour dévorant. Il avait imaginé le seul réceptable où déposer ce feu dont les stigmates le rendaient fou. Le métal contenait ce battement permanent:  impossible à taire, impossible à stopper, impossible à adoucir. J'ai eu pitié de lui et j'ai emmené l'épée.

Je ne sais pas si c'est une chance ou un fardeau, je ne me pose pas la question. Mais contrairement à ceux qui me payent pour tuer, je ne suis pas dupe. Je sais que la possession cette épée n’a réellement qu’une seule finalité, que je n'aurais de cesse de remplir : pouvoir la déposer un jour aux pieds de ma reine.

24.11.2006

Une ancre sur Saturne

1105337c3def6466691caca4212d012d.jpg« L'Union astronomique internationale a récemment clarifié la nomenclature au sein du système solaire en dégradant Pluton » Le Monde 13 Octobre 2006.

La réunion du conseil de nomination des corps célestes a lieu sur le satellite de Saturne depuis plusieurs années déjà : c’est un point central de la galaxie et une zone franche où on parle en Fi-rz (la version monosyllabique de l’esperanto qui raccourcit drastiquement les échanges parlés et donc avantageusement le temps des réunions) . Une fois par mois le bureau se réunit pour trier les nouvelles planètes , les libeller et accréditer leur place dans la grande nomenclature de l'espace ( qui conditionne par la suite les échanges commerciaux). Nous autres pilotes apportons notre expérience du terrain: rien de plus fâcheux que de confondre une étoile et une naine errante qui n’aura jamais le cœur assez chaud pour connaître les délices d'une fusion.

Dès que c'est possible, j'immobilise mon vaisseau dans la ceinture de Kuiper, je range ma combinaison en latex purifié pour un tailleur en laine australe aérostatique plus élégant, je fume un peu d'herbe de Céres et je me rends à ces rendez-vous animés. En vérité je rentre pour LA voir. Mais comme ces étoiles ratées, j'ai moi aussi un problème de taille: elle n'en sait rien.

Aujourd’hui la confédération souhaite se pencher sur un objet intrigant repéré dans la Nurserie d'Uranus. Cet objet est entouré de masse noire. Donc comme elle, il est inaccessible. Au moment où j’écris mentalement ce texte dans mon neuroscripteur, elle se trouve en face de moi et elle m’observe tout en menant le débat ( dans quelle catégorie cosmique classer cette curiosité astronomique et surtout à quelle fédération va-t-elle profiter! ). Je n'arrive pas à me concentrer sur le sujet car je reste focalisée sur le dernier bouton de son uniforme détaché qui laisse apparaître sa gorge. Ce bouton en airain gravé d’un tourbillon ascendant qui est la représentation iconique du dialogue. C'est une médiatrice hors pair, mais face aux représentants agités des 69 entités cosmiques, je me demande quand même comment elle va s’en sortir.

 Laisse- moi t'aider.

(ce dialogue est archivé par neuroscripteur)

Madame la présidente, j'ai croisé l'orbite de cet objet. 

Capitaine, je sais que vous êtes aussi une physicienne. Puisque vous dites avoir approché cette exoplanète, pouvez-vous nous parler de la réalité de son apparence?

(La seule réalité que j'envisage est celle de ton regard bleu plongé dans le mien MAINTENANT/ nda: les émotions ne sont pas archivées par le neuroscripteur en vertu de la Loi sur la Pensée Privée, je vous les livre entre ())

...il s'agit probablement d'une naine effondrée, j'ai parcouru sa surface à la visée et  c'est un objet de faible masse. 

Vous ne la considérez donc pas comme une étoile ?

Si (enfin TOI) enfin non, je pense que c'est une solitaire ( Entends-MOI) mais qu'on ne doit pas discriminer ( C'est clair?). Les chances d'y trouver un gisement sont extrêmement réduites ( Maintenant foutez-lui tous la PAIX)

Dans ce cas, pour éviter de solliciter le patrimoine temporel du conseil en la répertoriant dès maintenant, pouvons-nous la classer en attente ( Pitié NON )

...et pousuivre les recherches? (Tu t'en tires bien)

Mon plan de vol est incertain...( RETIENS-moi)

Capitaine, je pense qu'il s'agit d'une volonté commune...et je vous recevrai en séance individuelle pour en tirer des conclusions rapides dès votre retour de mission (Ben voyons)

Je m'en tiendrais à la décision du collège  (Fais de moi CE QUE TU VEUX)

Désormais le cosmos est plombé: quelqu'un m'attache quelque part. Mais voilà: la chaîne semble particulièrement longue. Je sors de la salle du conseil sans un regard derrière moi.

Allumez les moteurs

20.11.2006

Tortues échouées

Je vous avais préparé un joli post qui se passe sur Saturne avec toutes les étoiles que j'affectionne, seulement voilà, cette nuit, je suis allée à la soirée des tortues équatoriales. Celle-là même à laquelle je renonçais un peu plus haut. Car voyez-vous moi aussi je suis une putain de matérialiste. Je sais être gentille et relever ma mèche en souriant quand on me le demande avec des arguments étudiés. Je sais faire le chien savant avec une coupe de champagne à la main devant des hommes en cravate et des bocaux remplis de méduses (ou vice-versa je ne sais plus). Bien sur j'ai vu mes propres mots livrés en pâture à un projecteur épileptique sur un écran au milieu de formules commerciales qui me font vivre. Bien sur l'incompréhension a crée des plages de dialogue muet. Bien sur les codes ont brutalisé toutes les attentions naissantes. Bien sur les imaginaires ont été asphyxiés par le coût assumé du décorum.

Ca ne pèse vraiment rien devant ces animaux captifs qui ont tourné en rond dans un bassin sponsorisé pendant toute la soirée. Ils nous adressaient le rappel discret de notre insondable vacuité.

18.11.2006

Indélicatesse en multi-angularité

J'aurais pu dire adultère, mais je préfère les litotes.
Quel hasard vous a conduit à traverser une rue du 5è arrondissement de Paris cet après-midi? ... pour tomber sur votre femme en train de passer la double porte de cet hôtel avec une autre jeune femme* . Bien sur le sol se dérobe mais prenez de la distance: imaginez que vous ayez 6 points de vue simultanés. Le vôtre, le sien, celui de l’Autre, celui du passant , celui du chat perché sur la gouttière et, omniscient, celui de Dieu. Laissez vous aller à une autre interprétation, comme si la boule de billard noire devenait soudain aussi le joueur.

Vous: Hier et demain n'existent plus (une douleur sincère)

Elle: Je sens quelque chose d'anormal (une intranquillité sincère)

L'Autre: C'est toujours le temps qui nous manque (une aspiration sincère)

Le passant: Alors c'est vraiment possible !? (une convoitise sincère)

Le chat: cha la  cette porte entrouverte laisse s'échapper un fumet (une faim sincère)

Dieu:Tout ça pour ça (une lassitude sincère)

Les sincérités étrangères sont-elles des fictions* à ce moment précis? Elle existent pourtant simultanément dans d’autres univers. Je ne juge pas en permanence les choses sur un critère de cohérence. Peut-être parvient- on à user l’habitude comme ça, par une vision chaotique. Parfois ça donne le tournis, mais je me souviens que la vie elle-même est ainsi : imprévisible et vouée à permutations , en bien ou en mal mais en toute indépendance: c'est à dire sans vous demander votre avis.

17.11.2006

Pouvoir ou pas

Un délibéré a eu lieu, et comme tous les délibérés il n’était pas public. Elle a fait connaître son opinion sur chacune de mes propositions, et, en marge, leurs pauvres apostilles. Ses observations donneront lieu à des révisions, probablement. Après cela s’est calmé et nous sommes sorties par un couloir qui comprend un nombre déraisonnable de  miroirs. Il faisait bon cet après-midi d’octobre. Elle a pris la veste de son tailleur chanel -ou similaire du genre- à la main, ce qui doit être un sous-code que j’ignore. Nous avons regardé le ciel au-dessus de ces façades classées aux monuments historiques. Je songeais au dialogue allégorique que pourraient avoir les blasons en pierre. La lumière faisait du bien mais, vu le moment que nous venions de passer, je ne risquais aucune parole et elle tournait à peine la tête vers moi.

« Ecoutez jeune femme » (là mon plaisir ressemble à un shoot au poppers*) « j’ai un conseil à vous donner, méfiez-vous de l’exercice du pouvoir (on se croirait dans un polar usé mais c'est pourtant irrémédiablement arrivé et en plein après-midi) J’en ai vu à cinquante ans, anéanties, lorsqu’il leur a échappé, ça s’insinue dans votre vie sans que vous vous rendiez compte que vous ne pouvez plus vous en passez. J’essaye de m’en préserver » 

« Vous voulez dire que c'est une addiction tapie dans l’ombre ?»

« Exactement »

« Alors je prendrai une lampe de poche. »

Elle me regarde enfin et elle ri. Il y a toujours un peu de douceur dans le regard des femmes de pouvoir. Madame, je veux bien retenir votre mise en garde mais je préfère quand vous en riez. Je ne revendique que le pouvoir d’aimer. Eblouissant. Désespérant. Incandescent mais tragique, voire misérable.
En un mot, Eternel.

*Je te remercie de m’avoir initiée à ce rite caverneux qui a laissé cette cicatrice que tu aimais bien sur ma lèvre pendant des semaines

16.11.2006

Entropie

Comment équiper votre cuisine? Votre cave à vin? Voulez-vous souscrire un investissement immobilier dans le Tarn et Garonne? Que diriez-vous si nous vous embauchions pour 10 Ke de plus (et surtout léchez-moi bien la main)? Souhaitez-vous développer votre potentiel par la technique du 360°? Améliorez votre isolation avec des fenêtres en PVC ! Voulez-vous traduire vos textes en catalan, en hongrois, en danois? Hi, do you need information about BBC ratecard ?Vous êtes invitée au séminaire des mutants aux-chaussures-pointues (madame, nous démarrons from scratch), au petit déjeuner déguisé du Drugstore Publicis, à la soirée des tortues équatoriales au trocadero (renvoyez votre coupon en éponge à Hélène, mais si Sacha vous la connaissez)!

Libérez mon mail, libérez ma boite vocale, mon fax, libérez ma boite aux lettres. Il y a redondance, le canal est brouillé. Vous abusez de la fonction phatique ( en voulant vous substituer aux amis que je n’ai d’ailleurs pas) et vous tombez mal. En ce moment je me préoccupe de ces questions comme d’une queue de cerise.

(ou alors ayez la délicatesse d'ajouter une phrase de Saint-John-Perse)

14.11.2006

Uchronie: si Jodie avait joué dans TLW

102b6cb82da2be4c266984ffedf623eb.jpg« Je reviens de Ciudad Juarez, j’ai roulé toute la nuit » dit-elle en descendant de sa Chevrolet « Les maquiladoras n’ont pas finies de prospérer sur le dos des pauvres , ces filles envoyées par leur familles…une main d’œuvre bon marché » Bette voudrait bien lui passer une main dans les cheveux mais elle attendra un peu. Cent pages, douze épisodes, une saison entière pour décliner un geste.Si Jodie avait joué dans L-Word, elle aurait incarné une ancienne flic reconvertie dans l'aide sociale qui porte toujours son tee-shirt LAPD pour dormir. Bette ne serait pas partie en retraite de solitude hurlante, puisqu'elle aurait été à l'origine de sa rupture avec Tina qui aurait quitté les Etats-Unis sur l’appel de Richard Branson pour monter dans le royaume du Piémont une chaîne de boutiques de vêtements bio à franges.

Submergée les sms de scénaristes, Ilène aurait hésité entre l’Ecole Hollywoodienne et l’Ecole de Montréal, précipitant ainsi son équipe dans une perplexité profonde. L’Ecole Hollywoodienne, celle qui n’a pas hésité à trucider Dana en trois épisodes, aurait sans doute prostitué Carmen dans un bordel pour businesswomen et envoyé Shane dans un pénitencier flottant au large du Golden Gate par le truchement de quelques actions dramatiques. A l’inverse l’Ecole de Montréal aurait laissé Jenny suivre la route de sa bayadère de cirque permettant ainsi à Patricia Rozema de réaliser un épisode avec l’élégance dont elle a le talent par exemple à travers un duo de trapèze volant Jenny-Moira sur fond de Rachmaninov. On peut également supposer qu’un souffle historique très inattendu aurait obligé Alice a réécrire sa toile avec le nom des femmes ayant porté à travers les âges la cause féministe : Gertrude aurait mystérieusement côtoyée Renée, côtoyant elle-même Erika, nous faisant ainsi revivre des épisodes de luttes sanglantes.

En outre, des cohortes pacifiques de femmes y auraient vues un signal, le tocsin du coming-out, un sémaphore sur le chemin de l'acceptation de soi. Certaines auraient monté des comités de soutien, peut être même changé de vie... Et moi qui croyais être la seule mortelle affectée de cette fébrilité. Finalement le coming out de Jodie nous aurait soulagées de tous ceux qui n’ont jamais eu lieu.

Ne pouvant se résoudre à leur rupture dans la saison X, Ilène aurait laissé Jodie et Bette à leur implacable destin : des nuits à faire l’amour et des jours offerts à la contemplation tranquille de la crête des vagues du pacifique.

Regarde cette vague, on dirait une toile de Yurgenstein

Oui, ça m’évoque ce mot « Hâtons-nous aujourd’hui de jouir de la vie, qui sait si nous serons demain »

C’était qui ?

Jean Racine un français

Perspicace , il avait pas une chronique dans le New Yorker ?

Finalement, si Jodie avait accepté de jouer, L-Word n’aurait peut-être jamais existé, et ça, vraiment, ça me cause du souci.

Ps/ Ilène, j’implore ton pardon.

01.11.2006

L'alphabet du bout du monde

594664c3ec7b8ff2df203981001e92f2.jpgPour aller au bout du monde, il existe une carte. Si.

Le mieux est d’aller voir. Mais cette carte ne ressemble pas à un plan, on dirait plutôt un dictionnaire. Je me suis Assise avec Appétit (pardon je bégaie) dans la Salle des livres larges pour y déplier l'objet. Autant dire que le Bout du monde n'est pas vraiment praticable. Il dépasse même de la table de lecture.
En suivant le chemin qui mène de la Première à la Dernière lettre imprimée, on peut Facilement tourner en rond dans son propre Nuancier comme un dédaltonien. Mieux vaut aller tout droit dans le désordre des Lettres pour atteindre cet Endroit imaginé. Pas besoin de Valise , même dans sa propre illusion, l’intelligence et le cœur suffisent pour voYager . C’est sur, la route est encombrée par des Quantités de prodiges, des mondes qui tiennent tous dans un dé à Koudre  (ouaip je place mon K où je veux) et des grains de poussière de la taille de Wagons de marchandise. Sur la Route du bout du monde, il y a aussi un Théâtre plein de Courants d'air où se Joue Phèdre comme un pornO en séance continUe. Le choeur est Invisible mais ses Soupirs restent en mémoire longtemps après le dernier vers. Ce souvenir est une Vague et ce fluX est la vie.

Enfin voilà, en arrivant au bout du monde, on aperçoit une tour qui n’est pas achevée. Il y a quelqu’un . IL Y A QUELQU’UN. En haut de ce pHare qui vous a Guidé, il y a toujours une femme dont vous avez envie; replieZ-moi cette carte !

19.10.2006

Le cytheriseur de textes, pleine puissance

Après des encouragements ébouriffants, j’ai appliqué le CDT au registre policier sur un extrait du dernier Fred Vargas « Dans les bois éternels » comme on consomme un alcool volatil. Post long mais fondamentalement frivole,pour un dimanche d'automne, à la rêverie commode quoi ( et je résiste à vous infliger la scène des retrouvailles entre Ulysse et Pénélope dans l’Odyssée…pour combien de temps encore).
 
Avant : « Du bout du pied la légiste tira à elle un tabouret et s’y assit jambes croisées. Adamsberg l’avait trouvée belle, vingt-trois ans plus tôt et elle l’étais toujours, à soixante ans, élégamment posée sur cet escabeau de la morgue. -Tiens dit-elle.  vous me connaissez ? –Oui – Mais pas moi. Le médecin alluma une cigarette et réfléchit quelques instants. –Non, conclut-elle, cela ne me dit rien , je suis navrée. –C’était il y a vingt-trois ans et cela n’a duré que quelques mois. Je me souviens de vous, de votre nom, de votre prénom, et je me souviens qu’on se tutoyait. –A ce point-là ? dit-elle sans chaleur. Et que faisait-on de si familier tous les deux ? –On faisait une énorme engueulade. – Amoureuse ? Cela me peinerait de ne pas m’en souvenir. –Professionnelle. –Tiens, répéta le médecin, sourcils froncés. Adamsberg pencha la tête, distrait pas les souvenirs que cette voix haute et ce ton cassant rappelaient à sa mémoire. Il retrouvait l’ambiguïté qui l’avait tenté et déconcerté jeune homme, le vêtement sévère mais les cheveux en désordre, le ton hautain mais les mots naturels, les poses élaborées mais les gestes spontanés. Si bien qu’on ne savait pas si l’on avait affaire à un esprit supérieur et distancié ou à une rude travailleuse oublieuse des apparences. Face à elle, Adamsberg n’était pas le seul à prendre des précautions. Le Dr Ariane Lagarde était la légiste la plus renommée du pays, sans concurrence. –On se tutoyait ? reprit-elle en faisant tomber sa cendre au sol. Il y a vingt-trois ans, j’avais déjà fait mon chemin, vous ne deviez être qu’un petit lieutenant. –Tout juste jeune brigadier. – Vous me surprenez. Je ne tutoie pas facilement mes collègues. –On s’entendait bien. Jusqu’à ce que l’énorme engueulade culmine et fasse trembler les murs d’un café du Havre. La porte a claqué, nous ne nous sommes plus jamais revus. Je n’ai pas eu le temps de finir ma bière. –Cette bière, dit-elle, je ne l’aurais pas lancée par terre par hasard ? –C’est cela. –Jean-Baptiste, dit-elle en détachant les syllabes. Ce jeune crétin de Jean-Baptiste Adamsberg qui croyait tout savoir mieux que tout le monde. –C’est ce que tu m’as dit avant de fracasser mon verre. –Jean-Baptiste répéta Ariane à voix plus lente. Le médecin quitta son tabouret et vint poser une main sur l’épaule d’Adamsberg. Elle sembla proche de l’embrasser, puis renfourna sa main dans la poche de sa blouse. – Je t’aimais bien. Tu disloquais le monde sans même en avoir conscience. Et d’après ce qu’on raconte du commissaire Adamsberg,  le temps n’a rien amélioré. A présent, je comprends : lui c’est toi, et toi c’est lui. (..) –C’était un cadavre exceptionnel, se souvint-elle (..) avec le ton adouci de ceux qui se remémorent une joli histoire J’avais rendu mon rapport, irréprochable. Toi tu faisais les photocopies, les reliures, les courses, sans trop obéir. On allait boire un verre le soir sur les quais. Je frôlais la promotion, tu rêvais dans la stagnation. A cette époque, j’ajoutais de la grenadine dans la bière, et cela moussait d’un coup. –Tu as continué d’inventer des mélanges ? –Oui, dit Ariane, des quantités mais sans réelle réussite jusqu’ici. Tu te souviens de la violine ? Un œuf battu, de la menthe et du vin de Malaga. –Je n’ai jamais voulu goûter ce truc. –Je l’ai cessée cette violine. C’était bien pour les nerfs mais trop énergétique. On a tenté beaucoup de mélanges au Havre. –Sauf un. –Tiens. –Le mélange des corps, on ne l’a pas tenté. »
Cythérisé : « Du bout des doigts, la magistrate ôta ses classeurs du fauteuil en cuir, caressa  l’accoudoir d’un revers de main puis s’y assit jambes croisées. Sara l’avait trouvée belle, vingt-trois ans plus tôt et elle l’étais toujours, à soixante ans, élégamment installée dans ce décorum telle une divinité, digne représentante des Parques dévidant le fil de la vie des hommes. -Tiens dit-elle. Vous me connaissez ? –Oui –Mais pas moi. Rangez votre carte, je ne fréquente plus la presse. La représentante du ministère public alluma une cigarette et la fumée traça une frontière vaporeuse entre elles. –Non, conclut-elle, cela ne me dit rien , je suis navrée. –C’était il y a vingt-trois ans et cela n’a duré que quelques mois. Je me souviens de vous, de votre nom, de votre regard, et surtout je me souviens qu’on se tutoyait. –A ce point-là ? dit-elle sans chaleur. Et que faisait-on de si familier toutes les deux ? –On faisait une énorme engueulade. – Amoureuse ? Cela me peinerait de ne pas m’en souvenir. –Professionnelle pour éviter qu'elle ne devienne amoureuse. –Tiens, répéta la magistrate, piquée. Evasberg brisa le voile de fumée en s’approchant d’un pas, portée par les souvenirs que cette voix haute et ce ton cassant rappelaient à sa mémoire. En franchissant cette délimitation conventionnelle de l’espace, elle sentit qu’elle retrouvait l’ambiguïté qui l’avait tentée et déconcertée jeune femme : de loin le vêtement élaboré mais, sous la coupe, les formes vagabondes, de loin le ton hautain mais de près le sourire naturel, de loin le regard sévère mais de près une tendresse affichée.  Si bien qu’elle ne savait pas si elle avait affaire à un esprit joueur et distancié ou à une douce proposition oublieuse des hiérarchies. Ariane Lagarde avait beau être le procureur le plus illustre du pays, cette proximité physique entre elles  dissipait comme un philtre les rigidités nécessaires à sa fonction. –On se tutoyait ?reprit-elle, toujours assise, en faisant glisser son index sur la couture du jean de Sara . Il y a vingt-trois ans, j’avais déjà fait mon chemin, vous ne deviez être qu’une petite pigiste. –Tout juste stagiaire. – Vous me surprenez. Je ne tutoie pas facilement les journalistes. –On s’entendait bien. Jusqu’à ce que l’énorme engueulade culmine et fasse trembler les murs de la Closerie à Saint-Germain. La porte a claqué, nous ne nous sommes plus jamais revues. Je n’ai pas eu le temps de finir mon verre. –Ce verre, dit-elle en laissant ses doigts descendre jusqu'à la cheville, je ne l’aurais pas lancée par terre par hasard ? –Oui Madame le juge –Sara, dit-elle en détachant les syllabes. Cette jeune crétine de Sara Evasberg qui croyait pouvoir tout publier. –C’est ce que tu m’as dit avant de fracasser mon verre, mais je n'ai publié que ce que tu m'as raconté -Oui, mais en privé – Ha en privé un soir dans un bar? -Pas assez privé pour te taire? reprit sèchement Ariane -C'est toi que je voulais en privé –Oui Sara, répéta Ariane à voix plus lente. Le procureur quitta son tabouret et vint poser une main sur l’épaule d’Evasberg. Elle sembla proche de l’embrasser, mais finalement passa la main dans ses cheveux.– Je t’aimais..bien. Tu ré-écrivais le monde sans même en avoir conscience. Et d’après ce qu’on raconte de l'éditorialiste Evasberg, le temps n’a rien amélioré. A présent, je comprends : tes mots c’est toi, et toi c’est tes mots. (..) –C’était une affaire exceptionnelle, se souvint-elle (..) avec le ton adouci de ceux qui se remémorent une joli histoire. J’avais préparé mon audience, irréprochable. Toi tu grattais du matin à la nuit tombée, tu me suivais partout dans le palais avec ton bloc et ton microphone, sans trop obéir. On allait boire un verre le soir après avoir marché dans Paris. Je frôlais la promotion, tu rêvais d'un grand coup auprès de ta rédaction. A cette époque, j’ajoutais de la limonade dans mon rhum, et cela moussait d’un coup. –Tu as continué d’inventer des mélanges ? –Oui, dit Ariane, des quantités mais sans réelle réussite jusqu’ici. Tu te souviens de l'alcaline ? Un oeuf, des quartiers d'orange et du cointreau. –Je n’ai jamais voulu goûter ce truc, a part sur tes lèvres. –J'ai arrêté. C’était bien pour les nerfs mais trop énergétique. On a tenté beaucoup de mélanges à Saint-germain. –Sauf un. –Tiens? –Le mélange des corps, on ne l’a pas tenté. - Viens prendre un café mais désarme ton appareil  ».

12.10.2006

Je l'emmènerai à Bergen

324e2c710f99fd347f179a0db6318b62.jpgJe l’emmènerai à Bergen parce que je n'y ai pas de souvenirs, pas de musique, pas de femme, pas d'histoire à raconter. Je l'emmènerai à Bergen parce que le mot est léger, parce que six lettres suffisent à faire danser les macareux au-dessus des maisons comme des couleurs envolées. Je l'emmènerai à Bergen parce que la roche tombe dans la mer et que c'est un que mélange à nous, parce que j'aime les ports et qu'elle aime les glaciers. Je l'emmènerai à Bergen parce que je veux lui dire qu'aucune onde n'a jamais plagié ses yeux. Je l'emmènerai à Bergen parce que la terre a découpé des anses pour nous parler, parce que les noms des rues ressemblent aux dessins de nos enfants, parce que la ville a la douceur de la vie naturelle qu'elle abrite en secret.

Je l’emmènerai à Bergen parce que je ne sais pas déplacer les montagnes.

04.10.2006

Le cytheriseur de textes

Je réalise, dans mon sous-sol, les tests d'un instrument absolument irrévérencieux : le cytheriseur de textes. Le CDT transforme les textes hétéros en textes homos. Voilà le résultat d'un essai opportuniste sur Le dahlia noir de James Ellroy ( puisque l' adaptation cinéma sort le 08 novembre avec Mia K. et Hillary S.). Le CDT peut être utilisé sur toutes les séquences hétéro-lexicales sans modération, son application est illimitée et n'a aucune ambition littéraire,  contrairement aux crèmes de soins son seul principe actif est le plaisir .

Avant:

" Kay mit la tête en arrière et regarda le plafond. Tout en soufflant ses ronds de fumée, elle dit: - J'étais folle de toi, comme une collégienne. Bobby De Witt et Lee me traînaient toujours aux matches de boxe. J'apportais mon carnet de croquis pour ne pas me sentir comme une de ces bonnes femmes qui lèchent les bottes de leurs jules en prétendant qu'elles aiment ça. Moi, ce que j'aimais c'était toi. La manière dont tu te moquais de toi-même  avec les dents, la manière dont tu tenais ta garde pour que l'autre ne te touche pas. Puis tu t'es engagé dans le service et Lee m'a raconté qu'il avait entendu dire  que tu avais dénoncé tes amis japonais. Je ne t'ai même pas haï pour ça, simplement ça te rendait un peu plus réel à mes yeux. avec les zazous, c'est pareil. Tu étais le héros de mon livre de contes, seulement, ce n'était pas un conte, c'était vrai, tous ces petits morceaux, ici et là qui se mettaient en place. Après, il y a eu le combat, et même si je ne pouvait pas en supporter l'idée, j'ai dit à Lee d'accepter, parce qu'à mes yeux ça voulait dire que nous trois ensemble, il fallait que ça se fasse"

 Après:

Kay mit la tête en arrière et regarda le plafond. Tout en soufflant ses ronds de fumée, elle dit: - J'étais folle de toi, comme une collégienne. Sara et Joan me traînaient toujours aux soirées du Planet où tu faisais une apparition. Je n'étais jamais trop près de la scène pour ne pas me sentir comme une de ces groupies qui auraient léché ta guitare en prétendant qu'elles aiment ça. Moi, ce que j'aimais c'était toi. La manière dont tu te caricaturais en tant que guitariste , la manière dont tu renversais la tête sans qu'elles parviennent, au premier rang, à caresser tes cheveux. Puis tu t'es engagée dans cette tournée et Joan m'a racontée qu'elle avait entendu dire que tu avais sabordé le travail des féministes. Je ne t'ai pas haïe pour ça, simplement ça te rendait un peu plus réelle à mes yeux. Avec la women’s league, c'est pareil. Tu étais l'héroïne de mon livre de contes, seulement, ce n'était pas un conte, c'était vrai, tous ces petits morceaux, ici et là qui se mettaient en place. Après, il y a eu ce concert en Europe, et même si je ne pouvais pas en supporter l'idée, j'ai dit à Joan que j'acceptais de vous suivre , parce qu'à mes yeux ça voulait dire que nous trois ensemble, là-bas c’était possible.