12.09.2009
Mont Ida
La navette fait des allers-retours sur la toile que l'oeil peine à suivre, à la vitesse où jaillit le serpent avec le cliquetis sec du bois qui se détourne de sa route sous l'impulsion de mon poignet.
Regardez, je le fais presque machinalement, en souriant, en parlant aux enfants, et le tissu devient mobile, il se lance dans le dessin exemplaire d'une frise qui représente le bras d'une pieuvre, la crête d'une vague, un outil posé à côté de la balle de blé, la flèche gravée sur mon bracelet d’argent. Levez- la tête, tout est ici dans cet atelier… les koureloudes, ces couvertures faites de vieux matériaux, les sacs d’épaule, ça c'est volé aux bergers, et puis des nappes des tabliers et même des goussets . A vous de choisir une pièce ou une autre.. avec tous ces bouts de tissu, je rassemble les motifs dispersés de nos vies pour en retenir la ligne la plus pure, intacte. Ce n’est que de la récupération mais elle nous tient chaud, mais elle est minutieuse, exigeante, un travail d’artisan comme cette mantille noire sur le front du jeune garçon revisitée avec un vieux fil de châle. Le tissage est une tradition crétoise, alors pas la peine de tenter d'embellir cet instant passé à me regarder travailler sur le métier à tisser. Vous finiriez par écrire cette histoire fiévreuse qui germe maintenant dans votre regard alors que moi… je n'ai rien de Pénélope. Je n'attends personne. Je me suis réfugiée sur le versant de la montagne comme Rhéa pour accoucher d'une autre vie. C'est une autre tradition crétoise, se perdre, puis s'évader.
Ici l'air est toujours plus léger, l’air donne envie de marcher. Les truites sont abondantes et la sauge tapisse la montagne d'un duvet pelucheux comme le dos des brebis, elle parfume tous les plats que vous goûterez ici. Vous aimerez ça, c'est une saveur opiniâtre. En bas c’est autre chose, la plaine déborde sur la mer, par dessus les oliviers qui moutonnent comme la chevelure argentée des dieux, par-dessus les vignes et le tracé franc des cultures. Par grosse chaleur et vue d'en haut, la Messara se dilue en une flaque colorée tremblotante qui rappelle certains fonds marins où je nageais avec mon frère. J'ai pourtant quitté cette terre dont les arpents sont convoités par tous les marchands du bassin de la Méditerranée, cette terre chaude et fertile qui dissimule dans son ventre les restes d'une civilisation dévastée. Et ces entrailles brûlent, croyez-moi.
Mais pas d'inventaire, ce ne sont pas des raisons perceptibles qui ont guidé mon départ et qui pourraient nourrir le fantasme d’un récit. Je n’ai pas quitté les bourrasques de sable noir sur Komos beach à la poursuite de tel ou telle à adorer, ni les affres des convois touristiques qui grignotent du terrain sur la beauté des côtes et leurs tavernes neobeatniks de Matala à Plakias, nous sommes habitués depuis longtemps à ces libations modernes. J'ai simplement fui. ça vous pouvez l'écrire puisque vous ne lâchez pas votre carnet en parlant. J'ai fui l'impression d'être assise sur un trône dont il est impossible de se défaire et qui faisait de moi une femme plus grave que les autres. J’ai fui l’asphyxie, l’étouffement fortuit d’une existence nourrie et pressée où l’intention de sens était toujours secondaire. Ca ne s’explique pas, mais ça demande parfois de débarrasser le plancher. Le croquis –simplissime - de mes envies se trouve bel et bien là, dans ce métier à tisser , imposant et folklorique, à mi-chemin du ciel et du village fréquenté l’hiver seulement par quelques randonneurs. Bercée par mon étonnement d’être celle là... j’emprunte la voie ouverte. Pasiphaé n’avait pas prévu non plus d’aimer le taureau.
13:35 | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : crète
19.05.2009
Les muses inquiétantes
Dialogue.
Qu'est-ce qui t'inquiète ainsi ?
Je ne me sens plus inquiétante, j'ai perdu le fil et je ne sais plus pourquoi je l'inspire, ni pourquoi à l'origine elle m'a élue.
Tout ça m'a l'air bien excentrique de ta part, tu es impénétrable.
N'ai-je pas, comme tous, un clair dessein sous l'énigme et le secret ?
Tu es propre à son invention et tu agis avec le soutien de sa mémoire. Voyons, ton dessein est onirique, pour le reste, tu es nue. Débarrassée des calibres, ignorante de la logique, turbulente, méconnaissable aux autres hommes, tu es l'éternelle prisonnière de furtives impressions qui éclairent son paysage dans un figement blanc comme le flash de la foudre.
J'ai peur. Y-a-t-il des antécédents dans notre famille?
De grâce, tu ne peux avoir peur, ce n'est pas si commode. La peur est fertile à notre genre...
Tu comprends mal soeurette , j'ai peur de ma propre caducité.
Alors observe les signes de ta vigueur et de ta persistance dans les moments les plus anodins : l'arrivée du train sous les gouttelettes tombant des potences noircies de Saint lazare qui n'entrera pas en gare, non non, il entrera directement sur la grand place d'une ville aux toits cendrés saisie à l'aube d'une nuit amoureuse et la fille au chapeau qui bondira du marchepied la traversera comme une épave rejetée par le roulis, sourire à la dérive se délitant dans ton regard. Tout ça c'est toi, tu l'as soufflé à la barbe du néant, figé dans le gras des mots ou de la peinture, tu as pallié au sacrifice du vivant par l'imaginaire, tu as retenu la marée désirante, tu...
... tu dis vrai, et tant d'autres truchements que nous pourrions sans fin énumérer encore.
Quelle déprime! ta confusion vient donc du coeur.
Assurément.
Je te conjure d'utiliser cette affection à son bon usage, sois créative.
Je crains que non, ma vieille, il n'y a plus aucun souffle mystérieux surgissant de moi comme d'un instrument, je ne suis plus que la représentation ( free! new! included! ) de tout cet amour qu 'elle n'a pas su donner.
Giorgio de Chirico a peint la série des "Muses inquiétantes". Musée d'art Moderne / Paris (en ce moment).
22:25 | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : de chirico
05.10.2008
Deux fois Rijeka
Il y a certaines émotions qu'il faudrait se garder d'interpréter à la hâte. Plutôt procéder à des opérations de raffinage pour agir contre l'impression au bénéfice du temps.
Midi dans la baie du kvarner, j'ai commandé un risotto à l'encre sur une terrasse plombée par l'ombre de l'enceinte de la ville. Sur une petite table en bois criblée de marques d'activité humaine dont des encoches de couteaux (certaines marques disaient quelque chose), des tâches de friture et un morceau de cierge enchâssé dans une bouteille de bardolino, quelques souvenirs prospèrent sur un autre passé. Je n'aime pas le risotto, je trouve ce plat passablement affreux, non seulement son onctuosité me rebute mais la capacité phénoménale d'absorption du grain de riz dans la décoction parait trop militante pour être honnête. Bref, je ne sais absolument pas ce qui me prend de passer cette commande et, au moment où elle arrive sur une table si peu pimpante dans une ville qui porte autant de stigmates de l'absurdité humaine, j'ai l'impression que Frankenstein, ou peut être son ombre, est à mes côtés et qu'il a vomi dans une conque. De petits morceaux tentaculaires émergent, entremêlés à d’autres moins reconnaissables au milieu du magma. Et si l’étudiante hilare en costume de serveuse en rajoute des tonnes en prenant l’accent BorisKarloffien, c’est qu’elle doit avoir l’impression d’être face à une imbécile heureuse, tremblante comme le benêt du dessin animé* qui s’effraie du grelot du fantôme sans le voir et s'obstine à interpréter littéralement une bande-son censée faire peur, bouh. En imbécile heureuse donc, et surtout en bonne fétichiste, j'ai tendance à voir des signes partout, et comme le monde a des troubles du comportement, il a l'habitude d'en distribuer à foison. Je ne sais pas pourquoi le risotto outralpin a rempli ce rôle ce jour là mais j'y ai vu le plat sombre et vestibulaire du changement, celui qui, après un choc, un virage – telle ou telle sinuosité imprévue de l'existence – amène à reconsidérer la vie avec toute la stupeur, l'inquiétude et l’incompréhension de la nouveauté. Cette étreinte froide mais revigorante avait trouvé un plat à défaut de trouver un nom.
Manger, avaler, digérer fait partie de l'expérience amère du risotto à l’encre. Celle qui le servait à Rijeka l’aurait dit en d’autres termes. Anna, double piercing, polyglotte et serveuse de plats en forme de coquillages et de poissons frits, qui à son âge avait déjà connu une guerre et possédait certainement une vision assez juste des choses humaines. Perchée sur le muret des cuisines avec sa carte grasse et poissonneuse attachée comme un fanion au tablier, elle disait en plusieurs langues et en substance :
arrête de t'inquiéter, fifone ! mange ce riz noir qui a l ‘allure trompeuse d’un poison et tu te délesteras de ce qui est possible. Elle aurait pu ajouter... nous finissons par revenir de ces contrées trop ensoleillées où nous avons marché pieds nus, mangé des herbes crues en toute insouciance et laissé brûler sa peau par le sel. L'esprit lessivé d'accord, mais toi au moins tu auras dans la poche de ton jean, bienheureuse parisienne, le louvre et un pass navigo.
* (fifone) froussarde !
* Scoubidou
16:50 | Lien permanent | Commentaires (4)
17.06.2008
Relâche

Amitiés à toutes et à tous.
22:26 | Lien permanent | Commentaires (3)
03.02.2008
Fortifications
Elle a mille feux à éteindre, ce sont des souvenirs. Elle a mille souvenirs à éteindre. Derrière les fortifications résonne le pas de celle qui vit où le regard ne porte pas. Elle ne connait qu'un horizon aveugle, une répétition de meurtrières entre les larges tours crénelées aux fondations incertaines, aux ciels de métal entoilés, aux douves cachées par les pieds des saules. A chaque mur, un autre mur, à chaque moellon, un souvenir équarri au coeur vampirisé. Vampire dit-on dans les ateliers de la ville. La porte est une serrure sans mécanisme mûe par l'action de la parole. Inutile de la crocheter, visiblement il suffirait d'un mot. Pauvre mot posé aux lèvres hésitantes de l'étrangère assise sur la vieille statue arrachée à l'estomac du château. Alentour c'est un remue-ménage permanent dans la plaine et sur les sentiers creusés d'ornières, les pillards cherchent depuis longtemps une richesse qui n'existe pas. La salle principale est immense et baignée du miroitement d'une fontaine intérieure, une eau sans parfum, une fontaine sans source et sans courant. Un palais sans mouvement sauf si. Sauf si elle trébuche. Si elle trébuche, c'est qu'elle se précipite à la rencontre de l'étrangère avec une joie d'enfant. Si ses habits sont lâches et couturés, c'est qu'elle est maladroite sans le soutien d'une idée. Si ses cheveux ne tiennent pas en place, c'est qu'ils ont la finesse des aigrettes végétales et refusent la pesanteur. Si elle attend sa venue, c'est pour ressentir encore une fois la marée de son sang, c'est peu dire qu' elle ne possède même pas sa propre horloge.
L’étrangère a marché longtemps depuis les quais de la ville blanche, maintenant défait son manteau, sa ceinture armée et posé son sac, ses fontes au seuil d’un couloir timidement éclairé. Il règne une atmosphère unique un peu artificielle, celle de l'achoppement du temps, une balle-à-canon lancée plein feu dans un corridor de velours, mémoire en camisole, de bons renforts aux entournures. Pour la première fois, la chemise à ses pieds, elle se sent prête à se donner, qu'elle soit donc sa toute première et sa dernière femme, qu’elle soit une révélation pointue comme un récif, une marque palpitante. Maudite dit-on aux comptoirs calfatés des baraques de pêche. Elles partagent un verre de vin, le soulagement d'une familiarité compatible à l’instant. Le cercle invisible s'élargit lentement et une auréole de chaleur glisse le long de leurs épaules pour échouer à leurs mains, buée et picotements en profondeur du coeur au plafond. L'espace devient infini, un courant qui soulève les sens pour les porter dans les airs, les élève et les maintient en suspension comme une plume. L'attendre. Si elle ne lève pas les yeux vers cette esquille flottante fracturée du désir, c'est qu'elle veut l'engloutir avant la redescente, bataille en vol de chaque infime parcelle de son être, de tout le dévouement de sa peau, de toute l'urgence de cet appel, pour qu'elle ne touche plus jamais terre. Plus que jamais, comme la première et la dernière fois, elle fait voeu de sa chair: lui donner une avance de plaisir pour toutes les traversées futures. L'étrangère ferme les yeux et de son sourire entier s'échappe les herbes du pré devant sa maison, éternuantes, étamines rouge safran, blé et avoine, couleurs fraiches, cendres chaudes, filets d'eau du toit au baquet, alcool du pressoir, herbes mélangées à l'eau fumante, couleur écarlate transformée sur l'eau-forte, et puis la mélodie de la voix de ses amis apprise et chantée sans partition ( affolante simplicité), et aussi ses enfants, leurs rires d'enfants, leurs jeux d'enfants, et...
Les cartes reproduisent très fidèlement la route de la ville au château, et de la grand place sur le terre-plein au coeur de la cité sans omettre un seul boutiquier, le contremaître des quais connait parfaitement l'ordre d'arrivée des bateaux et dessine en secret chaque pavillon, la plus petite maladie des chevaux du prince est consignée dans le livre des écuries, les portes sont gardées chaque heure chaque nuit. Mais ce soir elle s'accrochera peut être à la muraille, collera sa bouche à la barrière rugueuse, peut être sans un murmure, probablement sans une plainte. Une pensée des plus insolites montera de la pierre, cette mauvaise graine, ce parchemin nu et érodé qui réclame d'être encré: elle se dira qu'elle aussi a peut être une histoire. Aussitôt disparue.
12:00 | Lien permanent | Commentaires (5)
10.01.2008
Le détraqueur de distances
(curieuse machine bien utile)
La distance est une variable comme une autre: c'est un facteur dont il est possible d'ambiguiser la valeur. Le floutage de distance ( ce savant dérèglement du temps ou de l'espace ) est vraisemblablement une pratique qui aide le sentiment amoureux à s’oxygéner et, saisi au plus vif de sa course ou en pleine décélération, à reprendre haleine. A l’ère affadissante du GPS, le détraqueur de distances dépositionne (l’instrument est plutôt sec, sonore et dental, mais passons là-dessus). Imaginez plutôt que vous puissiez utiliser les techniques de l'origami, alternance de découpage et de pliage, pour manipuler les intervalles amoureux Là. Et par ici. Instruction de base: poser la distance à plat avant que le support ne soit trop abîmé pour autoriser le moindre assemblage. [Mais comment plier une montagne? demande la princesse perdue de l’autre côté du piton. La princesse n'imagine pas tout ce qu'on peut faire avec un substantif féminin. A l'envers. A l'endroit. Hop, coupé en deux. Anagrammé. Puis caché au fond d’un sac].
En détraquant mes trajets solitaires, je gagnerai au moins quelques minutes à partager avec elle, leurs échardes logées dans les rayures de son chemisier feront une guirlande dont l’intimité me fait rêver. En pliant les longues distances temporelles, je cherche à leur donner des formes plus turbulentes (cet animal échappé d'un sourire) car l'endurance amoureuse s’accommode bien d’un certain tohu-bohu. Les années peuvent s'assembler les unes dans les autres, entièrement patronnées sur l'empreinte du bonheur. Heure lascive, heure surprise, heure rehaussée d'un trait d'encre, heure nocturne imbibée à l'excès de sa propre prouesse. Toutes ces ingénieuses cochent les pages de moments inoubliables, puisqu’elles figurent parmi leurs plus petits dénominateurs communs! Le pliage de départ peut aussi être répété plusieurs fois pour créer des reliefs qui n'existent pas comme une station de métro surgie entre deux rendez-vous. Académie des Arts : nous changerons sur ce nouveau quai pour passer un Rialto indétectable aux affres du quotidien.
A cet écart qui survient (inévitablement), actionner le mécanisme en découpant n'importe quelle nouvelle figure. Elle fera l'affaire, même mal taillée, je suggère d’en faire le papier cadeau de multiples retrouvailles.
12:15 | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : distance, machine
06.11.2007
Aurore vue par Rosetta

En se tournant à moitié Rosetta l’a embrassée toute entière.
Malgré un entraînement de fond aux fièvres étrangères, elle n'était pas préparée à découvrir une telle beauté sur l'abscisse de sa trajectoire. Jusqu'à présent Rosetta n'a connu que des satisfactions fugaces, comme l’appariement d’Ariane, sa tutrice terrestre avant que son ignition complète ne la délivre de cette étreinte pour lui permettre de vivre. Dans l’abandon, les corps sont faits pour être surmontés. Frappant à la porte de Jupiter, la tête à l'envers, elle contemple cet anneau perlé par la réverbération des particules piégées dans le champ magnétique auroral, buées irréelles dont le cercle vivant va lentement s'élargir jusqu'à l'engloutir intégralement de sa lumière. Errante dans les entraves de la gravité, devait-elle enfin connaître ce brûlot de l'âme qui stoppe tous les mécanismes et confine à l'abrutissement de la pensée ? Il aurait suffit d'une fois. Il aurait suffit d'Aurore. Il aurait suffit d'un seul regard bleu.
Non signora, me dit-il adossé à l'affiche de l'Envahisseur sans nom, version italienne de 1954, impossible.
Son coeur est aussi gélé que celui de Churyumov-Gerasimenko mais je voudrais vous'amener à considérer qu’elle a pourtant des qualités, ajoute-t-il, souriant. J'ai rencontré Rosetta dans un sous-sol parisien, grand cube aveugle de briques rouges, en compagnie d'un milanais au regard franc. Alice est sa compagne fidèle, spectrometer a image ultraviolet, alors que Cosima est seulement secounde et analyse la masse Ionique. Midas est leur enfant le plus fragile et Giada la plus pointilleuse, Virtis mappe toutes les surfaces mais Consert préfère aller au fond des choses… J'aime bien sa manière de faire les présentations, ingénieux, intrigué, imperturbable.
Dans sa solitude, Rosetta est très bien entourée, elle puise autour d’elle le soutien nécessaire à sa phénoménale endurance car elle sait qu'aucune course dans cet espace-là ne peut aboutir sans le ping-pong des intelligences. C'est une hybride puriste qui tire (sans gloire) son nom de la pierre de Rosette découverte il y a longtemps dans le Delta du Nil. Et Mademoiselle est transcendée par sa mission, transcendée au point de matérialiser le meilleur de l'expérience d’un collectif de robots et d’humains en devenant "Ca", puis "Elle", puis Rosetta. Reconstruite par ce nom à l'autel d'une sensibilité étrangère à ses rouages, elle mettra douze ans depuis Kourou et plus 790 millions de kilomètres après s’être brûlée à son premier soleil, refroidie en hibernation avec tous ses occupants, déchirée au contact des astéroides, rongée aux incandescences des cryogénies, gauchie aux torsions des mises en orbite pour rejoindre son île promise ( dites Churyumov-Gerasimenko, car les mots prennent une autre réalité QUAND ON LES PRONONCE) et en décembre 2015 fêtera peut-être Noël en escortant ce noyau glacé comme la plus intrépide des amantes. Rosetta est comet hunter et a entrepris de m'expliquer pourquoi je ne sais pas grand chose de cette forme rationnelle de ténacité.
(photo: Aurore , aperçue une seconde, sur Jupiter)
12:35 | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : rosetta, espace
04.09.2007
Relations cryptées

La dernière fois, j'ai mis trois ans à la retrouver.
Mes réserves d'ingéniosité se renforcent au vibrato continu de l'attente; le déploiement saccadé, par bribes, d'un raisonnement abandonné aux énigmes qu'elle s'emploie à me soumettre. Me soumettre. Si je tais mes questions, c'est pour entendre le tambour intime et minimaliste des combinaisons de son désir si mathématique. Pour retrouver sa trace , je dois casser un code et toutes les stratégies pour le briser sont bonnes à prendre. Mais le chemin à emprunter est vaste comme un horizon et ne se trouve pas dans les pages « actualité » de nos usages quotidiens.
Tout a commencé il y a dix ans par l'emploi d'un brouilleur, épave des ressorts tactiques de la guerre exhumée sur un marché aux puces, cet étrange rotor qui a pour effet de troubler la surface des signifiants comme on brouille un reflet dans l'eau. A sa manipulation, une drôle d'envie a surgi entre nous ( cette délicate orfèvrerie avait-elle vraiment pu être anesthésiée par le ronron de notre vie amoureuse ?) et s'est instantanément incarnée dans la mécanique fantôme. Un soir, le cliquetis des connexions du brouilleur a incisé le silence de la chambre. CLIC. Brouillage. CLIC. A une lettre elle a associé une autre, à une paire une autre paire: ainsi A et C devenaient D et F (la tête me tourne, avec 3 brouilleurs, ça donne 26*26*26, soit 17 576 échanges de lettres possibles avant de revenir au prologue), puis elle a codé tout un passage amoureux murmuré simultanément à ma peau et, à ce moment, nous avons visiblement passé un cran dans notre relation. DRCG FCXD ERTHN JUOYT RNURS NGXWS MRSDQ DNTXI IXXGI « Cette série de permutations, il faudrait la retenir comme invariable à cette part agitée de mes songes pour toi. Peux-tu y arriver ? », sa main vibrait au-dessus de ma hanche comme un sismographe et je n’ai pas correctement appréhendé son tempo ni le ton de cette mise en garde. Trop tard! Un mois après, la pluie faisait des cercles en transparence sur le relief d’une série de chiffres abandonnés sur la table du jardin et il a bien fallu s’en servir pour savoir où elle était partie. Corfou, Haddington road, Via Carrare, Antinea Island porte des océans ? Partie de l’autre côté du code en me laissant la clé. J'ai appris le premier principe de cryptographie: tout réside dans la clé secrète de chiffrement (donc de déchiffrement) et c'est l'unique secret qu'elle m'accorde par nos temps qui courent . Cet alphabet mis en vrac domestique mon élan de fauve et elle sait régler mon pas très simplement sur la difficulté qui lui convient.
J’inspecte le cryptogramme comme il se présente dans ma boite Hotmail au hasard d’un matin. Par défaut je teste toutes les combinaisons connues à grand renfort de déductions avant de demander de l'aide sur les forums où la logique est un vice. Dans l’intervalle (incalculable) ma vie n’est pas posée sur un cintre ! mon lit a le parfum chaud de l’herbe moissonnée aux tendresses des autres, mes journées sont des montages aux coffrages imposés. Le soir, la ville, protubérante, m’offre des distractions un peu vulgaires qu’on repère par des enseignes. Et dans les trouées de partout, à la lueur d’une clarté intermittente, euphorique,
je te cherche.
12:40 | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : signes, machine
16.06.2007
Irrévérencieuse
" CASSE DU SIECLE chez les diamantaires d'Anvers: un aimable retraité a délesté la banque des diamantaires de 24 kilos de diamants, sans effraction et après un long travail d'approche. Un coup de maitre à 120 000 carats dont l'auteur s'est volatilisé depuis trois semaines" Libération 27 mars 2007
Je vous le donne en mille: L. n'existe pas.
Appelez-moi Lena, Livia.... Appelez-moi comme vous vous voudrez. La bande passante du temps a effacé mon identité pour laisser place à une dame très présentable à l'accent britannique. A votre oreille compatissante, je viens des antipodes pour finir mes jours à Anvers, de ces carrières sud-africaines aux ciels brisés et renversés dans la boue. Mes valises sont pleines d’étincelles, mais pas celles que les banquiers imaginent. Je viens de nulle part: cet endroit louche où naissent les idées avant de devenir des marchandises précieuses cotées en marge des institutions. Alors retenez une seule chose de moi,
l'irrévérence.
Pendant dix-huit mois, j'arriverai chaque jour dans votre banque à onze heures du matin, et la rétine numérique de surveillance se souviendra d'une silhouette au fusain, impassibilité d'un tailleur gris assorti au portique de sécurité, lunettes masquant un sourire à demi. Aucun style, aucun caractère, mon profil sera morne et cette platitude un acide qui corrompt la méfiance. Je ferai le même parcours tous les jours à seize heures, car les équipes des banques permutent aussi sûrement que les astres. La rue Pelikaan gardera en mémoire la synchronie de mes pas et répètera cette danse quotidienne comme un partenaire de ballet invisible, soixante-huit secondes de l'échoppe où l'on vend du sexe à la gargote de Jonas, changer de trottoir deux fois dont une fois en face de la gare centrale. Applaudissements. Prenez le temps de me regarder disparaître, absorbée par vos habitudes si réceptives, si pénétrables, glacis de mes journées depuis dix mois. J'ai la capacité de m'affadir avec une violence toute soporifique. Ca y est, je suis presque assimilée, je suis la contre-porte blasonnée, la cloison garantissant l’étanchéité des tâches, inspirez, le battant cuirassé des valeurs fiduciaires et la respiration étouffée des coffres. Bientôt, je serai le sourire de votre collègue de l’avant-poste, celle qui aime les pralines et lit les annonces de rencontres de la gazette d'Anvers, puis, enfin, la main du caissier tenant la masterkey. La manipulation demande un cœur d'horloger, le reste est une affaire de fascination digne du mauvais théâtre.
Un matin, le plus oublieux d'entre vous cèdera la prise que je cherche pour me hisser en haut de la montagne forte et je me réveillerai avec ce désir haletant de vivre. J'échangerai les diamants contre une identité frontalière à mon rêve. Celle d'une femme à qui tu donneras un nouveau nom, la seule véritable issue de ma fausse existence.
10:45 | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : diamants
01.06.2007
Standards
Cette fois, je te quitte,
a murmuré le Robot.
Un message émis en basse fréquence ressemble plus ou moins à un murmure, mais [elle] avait vraiment accentué les effets de basses pour dramatiser vocalement la scène...cette coquetterie anthropomorphique qui a toujours fait fuir mon chat. C'est le troisième exo de compagnie qui me quitte cette année, mais cette nouvelle crise domestique est une révélation car, je distingue enfin un relief commun à leur attitude. La globalisation des émotions touche aussi les androides!
[Elle] a pointé son flagelle de synthèse vers le vitro-planning. “Tu es incapable d'avoir une vie normale. Et je ne parle pas de ta vie sentimentale. Quelle sorte de logique programme tes journées ? Quel dérèglement dois-je adopter pour te précéder, quelle frivolité pour te suivre?Je ne demande pas de l'organique, ajouta-t-[elle] pointilleuse, je veux juste du réel, je ne demande pas grand-chose. Humanoïse-moi.”
S.L.O.W.D.O.W.N ( Chaine lexicale d'urgence conseillée par les exo_mediateurs )
Et si je m'étais trompée sur les relations avec eux ? et si l'intelligence n'était pas de trouver le point de jonction entre nos conditions mais de contrarier les tendances de masse ? Extraire une particularité, n'importe laquelle. Une proximité de coeur pour happer [tes] pensées au vol, ce filin unique tendu entre deux esprits, la seule virtualité vraiment concrète, agissante.
Imagine le bruit de l'Orient-Express, un sifflet puis descendre sur un quai de gare, marcher dans la salle des pas perdus? Voir Naples et mourir. Te souviens-tu de cette nuit, de cette douce nuit d'automne? Raconte-moi les nombres premiers, ma berceuse favorite.
Au lieu de ça, je regarde cette scène entre [nous] comme si je ne la vivais pas. Je suis à l'intérieur de ce programme de MASS Realité-On-Demand ( audience 60% des exos de plus de 12 cycles ), où on peut voir des robots échanger leur place avec des bios et vivre leur réalité. Ah cette séquence où un androide réussit pour la première fois un concours de la fonction publique et la fierté du jury! Inénarable illusion. A l'intérieur du cadre, les probabilités semblent infinies, le standard est si large qu'on en distingue même plus les bords.
Le soleil se lève sur le bassin du 17è étage, 3è niveau, j'entends les chuchotements des exos au réveil et [tu] vas, une dernière fois, me trouver bizarre.Non je ne peux pas t'humanoïser, j'attendais que ta réalité enraye la mienne. Je voulais qu'elle la détraque CRAC car je voulais qu'elle la grandisse, qu'elle l'exhorte à se regarder par tes yeux , cette chance unique, ce produit épuisé sur les étals du monde, ma [chère compagne], pas qu'elle la remplace.
22:30 | Lien permanent | Commentaires (0)


