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14/10/2012

Europe égarée

EuropeEnlevée.jpgN’en déplaise à nos architectes, c’est moi qui ai inventé le premier labyrinthe, non pas pour te perdre mais pour te permettre de me suivre. Cette traque amoureuse insensée n’aurait pas eu lieu dans la réalité mais là … homme, femme, taureau, chacune de tes formes emprunte quelque chose à un désir naissant, autant d’hypothèses livrées aux dieux.  Dans cet infini de voies possibles,  le corps d’une femme, d’un homme ou d’un taureau…  rien ne m’empêche d’y penser, rien ne m’empêche de revoir tes tentatives d’approche et de réinterpréter mes erreurs. Ce jour-là le soleil était haut et les parois des gorges m’ont parues bien plus vertigineuses que les murs de la cité. Je marchais vite, repoussant les bouquets de branches poivrées qui cinglaient mes épaules,  pour rejoindre la plage où nous laissions nos bêtes pâturer. Sur le plat du sentier, les jambes un peu plus lourdes, j’ai ralenti ma course et  ta peau laiteuse s’est soudain laissée prendre aux jeux de lumière dans les trouées de la frondaison. Ce fut un choc pour moi d’être la proie d’un invisible, mais en percevant ta présence entre les branches, j’ai aussi perçu le battement de mon cœur, est-ce ça qui forge une destinée ?

Est-ce parce que le matin, les nuages dessinent les courbes flottantes de ton fanon et le soir d’autres constellations,  l’émail piqué de tes cornes ?

Une autre fois,  tes pas me précédèrent dans  le réseau de ruelles brûlantes qui dégringolent jusqu’à l’enclave du port.  La puanteur s’élevait des barques fatiguées et je te vis de dos sur le sable, ton cou était musclé et sa couleur celle de la neige, presque semblable aux fils blancs de tes cheveux mélangés au filet de pêche que tu portais sur l’épaule. Ce jour là tu étais une femme, curieusement d’un certain âge ou plutôt sans âge mais n’est-ce pas la même chose ? Tu magnétisais mes pas car je suis entrée lentement dans l’eau en suivant ton sillage. Quand les vagues ont atteint mes hanches et que le filet flottait autour de nous comme un monstre marin menaçant de nous avaler, j'ai osé te parler et c’était sans malice : tu ne m’as pas enlevée.  On n’enlève pas un cœur qui vous appartient déjà, mais je me suis prise aux rets de cette situation qui s’éternise, voilà mon embarras. Je vais te le dire autrement:  nous sommes restés ensemble dans le labyrinthe.

23/10/2011

Nettoyer l'espace

Dommages.jpg« La quantité de débris en orbite autour de la planète a atteint un point critique affirme une étude américaine, pour laquelle le nombre de collisions, et donc de nouveaux débris,  augmente de plus en plus, mettant en danger nos satellites et la vie des astronautes » Slate.fr en 2011

 En surveillant les orbites utiles, je sens à nouveau qu’elle s’ennuie. Une lassitude qui affecte la précision de ses gestes avant de se perdre entre ses épaules. Nous nous faisons face au bord d’un terrain vague moiré aux frontières flottantes,  suspendues jusque dans nos membres à un travail minutieux et répétitif. Une mission d’accumulation qui n’a pas le panache assigné à l’exploration spatiale (dans sa tête en tout cas). Elle s'ennuie. Le corset vaporeux des pléiades ne lui inspire rien de plus qu’un amas de poussières à la traine fantomatique. Six semaines à téléguider de petits modules fragiles, aussi précieux qu’une extension de nos corps, pour capturer par agglutination les débris dangereux avant de les envoyer se frotter à l’atmosphère où ils se détruisent naturellement. Six semaines à s’observer manœuvrer les poubelles dans le videet à se demander pourquoi, mais pourquoi personne n’a trouvé de meilleure solution pour protéger le blindage des ISS ! Une dizaine de nuits à  parler de l'intime et à revenir sur la manière dont Hélène a accueilli sa nomination devant leur boite aux lettres  : «  inutile d’avoir fait prépa pour nettoyer l’espace, une geek légèrement pyromane aurait aussi bien fait l’affaire ».

Alors depuis ce matin,  nous jouons.

Un réservoir d’hélium sphérique en provenance d’un lanceur mort affublé d’un câble électrique ? La silhouette d’un éléphant. Ce bidon couvert d’écailles sales: ventre d’un animal plus féroce  tapi dans la vase des aurores australes. Une découpe d’acier noir rectangulaire bien propre, l’entrée d’un peep show ? Mais pour qui me prends-tu. Pièce cylindrique longue, 2 m 70 environ, marquée d’un sceau britannique, voilà Big Ben. (C’est une joueuse remarquable, elle n’a aucun mal à me mettre en difficulté sur les objets nécrosés dont on ne reconnaît plus rien et dont les figures nécessitent une bonne dose d’inférence). Vingt-sept boulons noircis dans leur nasse calcinée en aluminium : la récolte des olives à Kalamata. Je l'aime bien celui-là. Allons voir ici. Tiges soudées à un épais rouleau et ses ressorts en béryllium, masse 12-15 kg: le barda casse-pieds du camping en juillet (j’étais encore si proche d’elle, nous campions). Plusieurs plaques de métal piquées de vérole électronique et reliées entre elles comme une péninsule: cet endroit que tu n’as jamais visité et qui pourrait illustrer nos jeux. New York ? Non, regarde les ponts en titane  entre les iles et les vagues noires en arrière-plan,  regarde l’essaim des étoiles tout autour.

Il neige sur Macao.

 

12/09/2011

Ariane à Naxos

Kentro.jpgLui qui m’a abandonnée ici ne savait pas ce que j’allais y trouver. Peut-être imaginait-il cette île suffisamment fertile pour que je ne manque de rien et insuffisamment guerrière pour que je puisse m’y armer afin de le poursuivre. La vérité c’est qu’il ne saura rien, mais vraiment rien, de ce que j’ai pu y trouver.

Y voir.

Le ruban d’or liquide sur la mer à chaque soleil couchant. Il trace la voie flottante et souveraine que la barque du pêcheur s’empresse de couper de sa coque alourdie par les prises. Indifférente aux jeux de la lumière. A d’autres préoccupations.

Léna et Iliána mélanger leurs mains et leurs peaux d’adolescentes allongées unies dans le coude du chemin qui mène à la carrière de marbre, topos où l’herbe pousse très fine, très longue et reste savamment aplatie par le vent.

Un citronnier, que dis-je, des paniers de citrons ! d’une laideur grumeleuse, avares en jus mais dont les feuilles aromatiques combinées à la peau du raisin distillent cul sec une chaleur moite particulièrement impropre au climat.

La végétation serrée abritant ma promenade le long du falaj (jadis j’ai voyagé en Orient) : les grands lauriers roses emmêlés de lianes qui trainent au sol, le fenouil torche éclairante dont j’aime sucer des brindilles, les aconits impurs agrippés à la pierraille, les figuiers et la menthe montée en graine, sauvageonne. Marcher sur ces fonds sablonneux où la passion s’épuise.

En plus des oursins violacés, le garçon qui rapporte à sa mère un poisson dont le profil lui fait penser à un petit homme contrefait. Il a plusieurs rangées de cils noirs plantés en quinconce. Ils l’observent et ce mystère attise la tendresse qu’ils se portent. Ils ne mangeront pas le poisson.

Dans son atelier sous les étoiles, Enée utilise l’émeri pour le polissage de sa koré ; le désir revient seulement lorsqu’il s’attaque aux pieds. Le pauvre.

Et moi buvant le jus clair et poisseux du cédrat chaque soir sur le port en compagnie d’un homme versatile à la barbe hirsute, grouillante de vie comme le pelage de certains animaux est rempli d’ insectes, qui m’enchante, et qui m’amuse et qui m’enivre et qui me fait oublier cet amour que je n’oublie pas.

18/05/2010

Refuge, contrechamp

perte.jpg.jpgAlva faisait partie de la première génération expédiée dans l'espace pour travailler. Cette expatriation tombait bien car la vie sur terre avait pris une mauvaise tournure, elle assistait à un désastre. Excessivement personnel. Sa jeune existence ressemblait à une histoire de fantômes, un récit malheureux rédigé d'une écriture chancelante et intarissable où tôt ou tard la narratrice, capitulant à genoux devant le spectre aimé, aurait tout fait disparaître avec lui. Etait-ce ça rompre? Une liquidation surnaturelle et totale de la réalité. Dans l'espace tout ça était bien moins effrayant. Les fantômes eux-mêmes semblaient solubles dans la matière noire. Il fallait saisir cette chance de partir pour sentir à nouveau que les choses vivantes ne sont pas de simples apparitions en y glissant le couteau du réel. « Voyager, perdre des pays !» disait Pessoa, elle perdait plusieurs continents d'un seul coup d'accélération, elle perdrait tout d’accord mais en accéléré.

Depuis les choses se sont nettement ralenties. Elle est maintenant installée dans la routine pressurisée de l’espace, affairée dans un travail rémunérateur qui l’absorbe. Multitude exaspérante de procédures et les dérogations qui vont de pair. A force de tâtonner à la surface de sa nouvelle vie, elle a fini par trouver quelque chose. D'abord le sommeil, puis des envies et au fil des années passées à servir la soupe à des garnisons d'imbéciles capitonnés, quelques amitiés sincères. Mieux, elle arriverait presque à se passer de rituels. Soixante treize cartons dans la réserve entre deux brûleurs moins un. Presque. Elle a aussi un rituel pour le presque.

Un nuage gazeux vient brouiller l’horizon stellaire infini. Il est midi et le provi se remplit à vitesse grand V. Encore quelques minutes, le temps de s'assoir au bar. Alva suit la course du nuage mortel et finit par regarder ses mains. Elles lui apparaissent maintenant comme les vestiges d'une race ancienne, si fragile qu'elle était la seule capable de bâtir des refuges en milieu hostile et de s'y trouver mieux que chez soi.

- « De quels endroits rêves-tu? » finit par lui demander S. dont les questions bizarres appellent des réponses définitives.

Silence à deux devant les silencieuses étoiles. Elle a terriblement envie de lui répondre que, justement cette "nuit", elle a rêvé qu’elle marchait avec la femme aimée dans un parc étagé qui ressemblait au parc Güell de Barcelone. Elle était belle et désarmante, un imperméable vert lui tombant aux pieds tout en ondoiements, tumulus d’algues cachant les chaussures. Le parc Güell était une meringue et elles glissaient sur cette affreuse patinoire avec une insouciante légèreté. En tournant la tête vers l'étage supérieur, elle lui parlait sans la voir, les yeux plissés par la réverbération du passé. - « je m’installe à Paris avec Alexandra » disait-elle soudain et Alva était alors aux prises avec une poignante angoisse de la perdre. Une angoisse incalculable puisqu’elle l’avait déjà perdue des années auparavant et qu’elle ne la reverrait sans doute jamais. Quel abus mental ! Quel sens achevé du drame nocturne ! Et puis bon sang qui est Alexandra ?

Au lieu de ça, elle lui répond avec une certaine mièvrerie:  « des endroits où l'on a parlé un jour de vivre ensemble». S. hoche la tête avec prudence mais sans conviction. Elle aurait certainement préféré qu’elle lui dise la vérité et lui parle de la meringue barcelonaise et de son angoisse de perdre ce qui a déjà disparu. Ne lui aurait-elle pas répondu avec compassion qu'il serait temps de perdre autre chose que des pays ? Qu'elle pourrait par exemple perdre la certitude d'avoir vécu la plus tendre, la plus émouvante, la plus inconsolable expérience de l'altérité.

17/04/2010

Refuge

VUES07_21_S.jpgLe café a vibré dans son tube de plastique souple avant de se renverser sans tâcher l’acier superoxydé du bar, et Victor m’a demandé si j’avais lu le futur dans les ondulations prisonnières du sachet. « tu ne trouveras pas l’amour au comptoir, pas même un acompte » ; il m’en fallait de la commisération devant son air complice, la paille entre les dents et la mèche gominée à force d’encagoulage au téflon.

La station frissonnait sous Mars. La salle était pleine et la fièvre dans l’air depuis que la tempête s’était levée, annulant les opérations de surface, remplissant un peu plus le refuge de spationautes tricards, de cendres corrosives et toujours cette poussière de planète, collante, à chaque fois que la porte se refermait sur le courant d’air pressurisé du vestiaire. Pffou Vlan. Pfff. Sur-casques et sur-gants, membres décrochés des corps accrochés dans les casiers d’une consigne à la garniture épaisse comme les procédures. Je suis accro au son de la pressurisation, l’oxygène remplit ma tête aussi vite que ma combinaison et les images se diffractent. C’est le meilleur système de survie face à cette forme d' isolement intellectuel : rééquilibrage des émotions et évacuation des idées nocives comme l’azote. Dix-neuf épaisseurs de matières protectrices sur le corps et dans la tête (parmi elles un amour dont les souvenirs sont fractionnables comme de l’aspirine, le visage de mes parents, l’alphabet phonétique international et le rocher de Percé peuplé de macareux moine aux yeux de nacre et peintures de guerre). Pendant les quelques secondes de ce papillonnage familier, j’oublie où je suis. En chute libre, au bord du vide, au milieu de ma journée de travail et visiblement déjà à saturation.

Le refuge est plutôt spacieux mais personne ne pourrait vivre ici. C’est ce qu’on appelle un « provi », un espace de repos déployé pour les travailleurs sur le bord d’une station orbitale comme une excroissance. Une ecchymose oui. Résidus de souffrance. A l’épuisement des énergies fossiles sur Terre, la conquête spatiale a été ponctuellement confiée à des investisseurs qui ont pris toute la mesure du réservoir de main-d’œuvre, motivée, prête à quitter la terre pour un statut. Les provis ont suivis les hommes dans leur fuite aveugle et transgressive. Dépliables, déplaçables, désactivables. Impeccable.

Alva fait une pause en s’asseyant à côté de moi au comptoir, brouhaha et vue panoramique sur les nuages de gaz périphériques épinglés d’étoiles, et ouvre un sachet de soupe à l’ail dans son enveloppe sapin. Somme de la gastronomique allemande spatiale. Tout ce qu’elle sert ici vient d’Europe de l’est ( d’autres se fournissent à Madagascar ou en Inde). Très couru. Best provi in the galaxi. C’est l’agence de Warszawa qui fait analyses microbiologiques obligatoires et conditionne par miniaturisation les doses nutritives en-briques en-bacs. Les sachets de contrebande arrivent bien après, entre deux sas durant la phase d'arrimage. Cognac aux fruits, vodka, nouilles chinoises, pierogi, bortsch, soupe madérisée. Rien que du très bon pour le moral. De quoi refaire le chemin à l’envers sans bouger. De quoi faire rempiler l’humain à l’intérieur du scaphandre.

De quoi être capable de quoi encore ?

Au boulot.

Dans cette enceinte stérilisée où, pléonasme, les odeurs sont absentes, le parfum de ses cheveux remet instantanément mon corps en ordre de marche. Alva n’a pas le cursus mais elle parle français. Elle est venue seule à Paris à dix-huit ans pour une femme. « C’était il y a longtemps.. » et son sourire dit tout le contraire. Son sourire plisse négligemment le temps. C’était hier et embarquer dans un lanceur en fusion pour tenir une cantine à 250 jours de distance de chez soi ne lui semble pas plus étrange que tout ce qu’elle a pu faire sur Terre depuis la fin de son histoire. Travailler, dormir, travailler, nourrir ses angoisses aux dépens de sa vie, on peut faire ça n'importe où ( on peut aussi avoir le goût du travail bien fait et être expédié illico aux galères marchandes mais c’est une autre histoire). Par chance, elle sourit encore en regardant ses mains prises au filet d'invisibles appâts terrestres. Ce rendez-vous muet au coude-à-coude vaut bien tous les échanges. Nos échappatoires se logent si facilement dans d’autres solitudes.

12/09/2009

Mont Ida

IDA.jpgLa navette fait des allers-retours sur la toile que l'oeil peine à suivre, à la vitesse où jaillit le serpent avec le cliquetis sec du bois qui se détourne de sa route sous l'impulsion de mon poignet.

Regardez, je le fais presque machinalement, en souriant, en parlant aux enfants, et le tissu devient mobile, il se lance dans le dessin exemplaire d'une frise qui représente le bras d'une pieuvre, la crête d'une vague, un outil posé à côté de la balle de blé, la flèche gravée sur mon bracelet d’argent. Levez- la tête, tout est ici dans cet atelier… les koureloudes, ces couvertures faites de vieux matériaux, les sacs d’épaule, ça c'est volé aux bergers, et puis des nappes  des tabliers et même des goussets . A vous de choisir une pièce ou une autre.. avec tous ces bouts de tissu, je rassemble les motifs dispersés de nos vies pour en retenir la ligne la plus pure, intacte. Ce n’est que de la récupération mais elle nous tient chaud, mais elle est minutieuse, exigeante, un travail d’artisan comme cette mantille noire sur le front du jeune garçon revisitée avec un vieux fil de châle. Le tissage est une tradition crétoise, alors pas la peine de tenter d'embellir cet instant passé à me regarder travailler sur le métier à tisser. Vous finiriez par écrire cette histoire fiévreuse qui germe maintenant dans votre regard alors que moi… je n'ai rien de Pénélope. Je n'attends personne. Je me suis réfugiée sur le versant de la montagne comme Rhéa pour accoucher d'une autre vie. C'est une autre tradition crétoise, se perdre, puis s'évader.

Ici l'air est toujours plus léger, l’air donne envie de marcher. Les truites sont abondantes et la sauge tapisse la montagne d'un duvet pelucheux comme le dos des brebis, elle parfume tous les plats que vous goûterez ici. Vous aimerez ça, c'est une saveur opiniâtre. En bas c’est autre chose, la plaine déborde sur la mer, par dessus les oliviers qui moutonnent comme la chevelure argentée des dieux, par-dessus les vignes et le tracé franc des cultures. Par grosse chaleur et vue d'en haut, la Messara se dilue en une flaque colorée tremblotante qui rappelle certains fonds marins où je nageais avec mon frère. J'ai pourtant quitté cette terre dont les arpents sont convoités par tous les marchands du bassin de la Méditerranée, cette terre chaude et fertile qui dissimule dans son ventre les restes d'une civilisation dévastée. Et ces entrailles brûlent, croyez-moi.

Mais pas d'inventaire, ce ne sont pas des raisons perceptibles qui ont guidé mon départ et qui pourraient nourrir le fantasme d’un récit. Je n’ai pas quitté les bourrasques de sable noir sur Komos beach à la poursuite de tel ou telle à adorer, ni les affres des convois touristiques qui grignotent du terrain sur la beauté des côtes et leurs tavernes neobeatniks de Matala à Plakias, nous sommes habitués depuis longtemps à ces libations modernes. J'ai simplement fui. ça vous pouvez l'écrire puisque vous ne lâchez pas votre carnet en parlant. J'ai fui l'impression d'être assise sur un trône dont il est impossible de se défaire et qui faisait de moi une femme plus grave que les autres. J’ai fui l’asphyxie, l’étouffement fortuit d’une existence nourrie et pressée où l’intention de sens était toujours secondaire. Ca ne s’explique pas, mais ça demande parfois de débarrasser le plancher. Le croquis –simplissime - de mes envies se trouve bel et bien là, dans ce métier à tisser , imposant et folklorique, à mi-chemin du ciel et du village fréquenté l’hiver seulement par quelques randonneurs. Bercée par mon étonnement d’être celle là... j’emprunte la voie ouverte. Pasiphaé n’avait pas prévu non plus d’aimer le taureau.

19/05/2009

Les muses inquiétantes

Muses3.jpegDialogue.

Qu'est-ce qui t'inquiète ainsi ?

Je ne me sens plus inquiétante, j'ai perdu le fil et je ne sais plus pourquoi je l'inspire, ni pourquoi à l'origine elle m'a élue.

Tout ça m'a l'air bien excentrique de ta part, tu es impénétrable.

N'ai-je pas, comme tous, un clair dessein sous l'énigme et le secret ?

Tu es propre à son invention et tu agis avec le soutien de sa mémoire. Voyons, ton dessein est onirique, pour le reste, tu es nue. Débarrassée des calibres, ignorante de la logique, turbulente, méconnaissable aux autres hommes, tu es l'éternelle prisonnière de furtives impressions qui éclairent son paysage dans un figement blanc comme le flash de la foudre.

J'ai peur. Y-a-t-il des antécédents dans notre famille?

De grâce, tu ne peux avoir peur, ce n'est pas si commode. La peur est fertile à notre genre...

Tu comprends mal soeurette , j'ai peur de ma propre caducité.

Alors observe les signes de ta vigueur et de ta persistance dans les moments les plus anodins : l'arrivée du train sous les gouttelettes tombant des potences noircies de Saint lazare qui n'entrera pas en gare, non non, il entrera directement sur la grand place d'une ville aux toits cendrés saisie à l'aube d'une nuit amoureuse et la fille au chapeau qui bondira du marchepied la traversera comme une épave rejetée par  le roulis, sourire à la dérive se délitant dans ton regard. Tout ça c'est toi, tu l'as soufflé à la barbe du néant, figé dans le gras des mots ou de la peinture, tu as pallié au sacrifice du vivant par l'imaginaire, tu as retenu la marée désirante, tu...

... tu dis vrai, et tant d'autres truchements que nous pourrions sans fin énumérer encore.

Quelle déprime! ta confusion vient donc du coeur.

Assurément.

Je te conjure d'utiliser cette affection à son bon usage, sois créative.

Je crains que non, ma vieille, il n'y a plus aucun souffle mystérieux surgissant de moi comme d'un instrument, je ne suis plus que la représentation ( free! new! included! ) de tout cet amour qu 'elle n'a pas su donner.

 

Giorgio de Chirico a peint la série des "Muses inquiétantes". Musée d'art Moderne / Paris (en ce moment).

05/10/2008

Deux fois Rijeka

 rp-p-1878-a-925.jpgIl y a certaines émotions qu'il faudrait se garder d'interpréter à la hâte. Plutôt procéder à des opérations de raffinage pour agir contre l'impression au bénéfice du temps.

Midi dans la baie du kvarner, j'ai commandé un risotto à l'encre sur une terrasse plombée par l'ombre de l'enceinte de la ville. Sur une petite table en bois criblée de marques d'activité humaine dont des encoches de couteaux (certaines marques disaient quelque chose), des tâches de friture et un morceau de cierge enchâssé dans une bouteille de bardolino, quelques souvenirs prospèrent sur un autre passé. Je n'aime pas le risotto, je trouve ce plat passablement affreux, non seulement son onctuosité me rebute mais la capacité phénoménale d'absorption du grain de riz dans la décoction parait trop militante pour être honnête. Bref, je ne sais absolument pas ce qui me prend de passer cette commande et, au moment où elle arrive sur une table si peu pimpante dans une ville qui porte autant de stigmates de l'absurdité humaine, j'ai l'impression que Frankenstein, ou peut être son ombre, est à mes côtés et qu'il a vomi dans une conque. De petits morceaux tentaculaires émergent, entremêlés à d’autres moins reconnaissables au milieu du magma. Et si l’étudiante hilare en costume de serveuse en rajoute des tonnes en prenant l’accent BorisKarloffien, c’est qu’elle doit avoir l’impression d’être face à une imbécile heureuse, tremblante comme le benêt du dessin animé* qui s’effraie du grelot du fantôme sans le voir et s'obstine à interpréter littéralement une bande-son censée faire peur, bouh. En imbécile heureuse donc, et surtout en bonne fétichiste, j'ai tendance à voir des signes partout, et comme le monde a des troubles du comportement, il a l'habitude d'en distribuer à foison. Je ne sais pas pourquoi le risotto outralpin a rempli ce rôle ce jour là mais j'y ai vu le plat sombre et vestibulaire du changement, celui qui, après un choc, un virage – telle ou telle sinuosité imprévue de l'existence – amène à reconsidérer la vie avec toute la stupeur, l'inquiétude et l’incompréhension de la nouveauté. Cette étreinte froide mais revigorante avait trouvé un plat à défaut de trouver un nom.

Manger, avaler, digérer fait partie de l'expérience amère du risotto à l’encre. Celle qui le servait à Rijeka l’aurait dit en d’autres termes. Anna, double piercing, polyglotte et serveuse de plats en forme de coquillages et de poissons frits, qui à son âge avait déjà connu une guerre et possédait certainement une vision assez juste des choses humaines. Perchée sur le muret des cuisines avec sa carte grasse et poissonneuse attachée comme un fanion au tablier, elle disait en plusieurs langues et en substance : 

arrête de t'inquiéter, fifone ! mange ce riz noir qui a l ‘allure trompeuse d’un poison et tu te délesteras de ce qui est possible. Elle aurait pu ajouter... nous finissons par revenir de ces contrées trop ensoleillées où nous avons marché pieds nus, mangé des herbes crues en toute insouciance et laissé brûler sa peau par le sel. L'esprit lessivé d'accord, mais toi au moins tu auras dans la poche de ton jean, bienheureuse parisienne, le louvre et un pass navigo. 

* (fifone) froussarde !

* Scoubidou

17/06/2008

Relâche

2008JODIE_variety.jpg

Amitiés à toutes et à tous.

03/02/2008

Fortifications

6292199baa0ba798a35d3efa487d0fba.jpgElle a mille feux à éteindre, ce sont des souvenirs. Elle a mille souvenirs à éteindre.

Derrière les fortifications résonne le pas de celle qui vit où le regard ne porte pas. Elle ne connait qu'un horizon aveugle, une répétition de meurtrières entre les larges tours crénelées aux fondations incertaines, aux ciels de métal entoilés, aux douves cachées par les pieds des saules. A chaque mur, un autre mur, à chaque moellon, un souvenir équarri au coeur vampirisé. Vampire dit-on dans les ateliers de la ville. La porte est une serrure sans mécanisme mûe par l'action de la parole. Inutile de la crocheter, visiblement il suffirait d'un mot. Pauvre mot posé aux lèvres hésitantes de l'étrangère assise sur la vieille statue arrachée à l'estomac du château. Alentour c'est un remue-ménage permanent dans la plaine et sur les sentiers creusés d'ornières, les pillards cherchent depuis longtemps une richesse qui n'existe pas. La salle principale est immense et baignée du miroitement d'une fontaine intérieure, une eau sans parfum, une fontaine sans source et sans courant. Un palais sans mouvement sauf si. Sauf si elle trébuche. Si elle trébuche, c'est qu'elle se précipite à la rencontre de l'étrangère avec une joie d'enfant. Si ses habits sont lâches et couturés, c'est qu'elle est maladroite sans le soutien d'une idée. Si ses cheveux ne tiennent pas en place, c'est qu'ils ont la finesse des aigrettes végétales et refusent la pesanteur. Si elle attend sa venue, c'est pour ressentir encore une fois la marée de son sang, c'est peu dire qu' elle ne possède même pas sa propre horloge.

L’étrangère a marché longtemps depuis les quais de la ville blanche, maintenant défait son manteau, sa ceinture armée et posé son sac, ses fontes au seuil d’un couloir timidement éclairé. Il règne une atmosphère unique un peu artificielle, celle de l'achoppement du temps, une balle-à-canon lancée plein feu dans un corridor de velours, mémoire en camisole, de bons renforts aux entournures. Pour la première fois, la chemise à ses pieds, elle se sent prête à se donner, qu'elle soit donc sa toute première et sa dernière femme, qu’elle soit une révélation pointue comme un récif, une marque palpitante. Maudite dit-on aux comptoirs calfatés des baraques de pêche. Elles partagent un verre de vin, le soulagement d'une familiarité compatible à l’instant. Le cercle invisible s'élargit lentement et une auréole de chaleur glisse le long de leurs épaules pour échouer à leurs mains, buée et picotements en profondeur du coeur au plafond. L'espace devient infini, un courant qui soulève les sens pour les porter dans les airs, les élève et les maintient en suspension comme une plume. L'attendre. Si elle ne lève pas les yeux vers cette esquille flottante fracturée du désir, c'est qu'elle veut l'engloutir avant la redescente, bataille en vol de chaque infime parcelle de son être, de tout le dévouement de sa peau, de toute l'urgence de cet appel, pour qu'elle ne touche plus jamais terre. Plus que jamais, comme la première et la dernière fois, elle fait voeu de sa chair: lui donner une avance de plaisir pour toutes les traversées futures. L'étrangère ferme les yeux et de son sourire entier s'échappent les herbes du pré devant sa maison, éternuantes, étamines rouge safran, blé et avoine, couleurs fraiches, cendres chaudes, filets d'eau du toit au baquet, alcool du pressoir, herbes mélangées à l'eau fumante, couleur écarlate transformée sur l'eau-forte, et puis la mélodie de la voix de ses amis apprise et chantée sans partition ( affolante simplicité), et aussi ses enfants, leurs rires d'enfants, leurs jeux d'enfants, et...

Les cartes reproduisent très fidèlement la route de la ville au château, et de la grand place sur le terre-plein au coeur de la cité sans omettre un seul boutiquier, le contremaître des quais connait parfaitement l'ordre d'arrivée des bateaux et dessine en secret chaque pavillon, la plus petite maladie des chevaux du prince est consignée dans le livre des écuries, les portes sont gardées chaque heure chaque nuit. Mais ce soir elle s'accrochera peut être à la muraille, collera sa bouche à la barrière rugueuse, peut être sans un murmure, probablement sans une plainte. Une pensée des plus insolites montera de la pierre, cette mauvaise graine, ce parchemin nu et érodé qui réclame d'être encré: elle se dira qu'elle aussi a peut être une histoire. Aussitôt disparue.

10/01/2008

Le détraqueur de distances

0ae40a5350e5b42643bb9cf1e762c2f4.jpg (curieuse machine bien utile)

La distance est une variable comme une autre: c'est un facteur dont il est possible d'ambiguiser la valeur. Le floutage de distance ( ce savant dérèglement du temps ou de l'espace ) est vraisemblablement une pratique qui aide le sentiment amoureux à s’oxygéner et, saisi au plus vif de sa course ou en pleine décélération, à reprendre haleine. A l’ère affadissante du GPS, le détraqueur de distances dépositionne (l’instrument est plutôt sec, sonore et dental, mais passons là-dessus). Imaginez plutôt que vous puissiez utiliser les techniques de l'origami, alternance de découpage et de pliage, pour manipuler les intervalles amoureux Là. Et par ici. Instruction de base: poser la distance à plat avant que le support ne soit trop abîmé pour autoriser le moindre assemblage. [Mais comment plier une montagne? demande la princesse perdue de l’autre côté du piton. La princesse n'imagine pas tout ce qu'on peut faire avec un substantif féminin. A l'envers. A l'endroit. Hop, coupé en deux. Anagrammé. Puis caché au fond d’un sac].

En détraquant mes trajets solitaires, je gagnerai au moins quelques minutes à partager avec elle, leurs échardes logées dans les rayures de son chemisier feront une guirlande dont l’intimité me fait rêver. En pliant les longues distances temporelles, je cherche à leur donner des formes plus turbulentes (cet animal échappé d'un sourire) car l'endurance amoureuse s’accommode bien d’un certain tohu-bohu. Les années peuvent s'assembler les unes dans les autres, entièrement patronnées sur l'empreinte du bonheur. Heure lascive, heure surprise, heure rehaussée d'un trait d'encre, heure nocturne imbibée à l'excès de sa propre prouesse. Toutes ces ingénieuses cochent les pages de moments inoubliables, puisqu’elles figurent parmi leurs plus petits dénominateurs communs! Le pliage de départ peut aussi être répété plusieurs fois pour créer des reliefs qui n'existent pas comme une station de métro surgie entre deux rendez-vous. Académie des Arts : nous changerons sur ce nouveau quai pour passer un Rialto indétectable aux affres du quotidien.

A cet écart qui survient (inévitablement), actionner le mécanisme en découpant n'importe quelle nouvelle figure. Elle fera l'affaire, même mal taillée, je suggère d’en faire le papier cadeau de multiples retrouvailles.