Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

22/01/2013

Désarmer

Il existe une famille d’actes de langage très utilisée qui mériterait un peu plus de reconnaissance: celle des désarmeurs. De la grande tribu des adoucisseurs, ils cherchent à atténuer une réaction qui pourrait être négative ou à neutraliser l'effet menaçant d’un discours; de toute évidence ils mettent un peu de courtoisie et de second degré dans les échanges. Pour aborder sa vie privée lors de la cérémonie Golden Globes, en dépit des stéréotypes de l’exercice, Jodie Foster en a utilisé toute une batterie: l’interrogation, qui renvoie l’air de rien la balle au récepteur ( « reality show is enough, don't you think ? »), le décalage temporel (« si vous aviez été à ma place.. »... "in the future you will.." ), la négation ironique ( « please don’t cry »), la substitution ironique ( « I’m single!  » et les bras m'en tombent ) , la minimisation (« mon coming out je l’ai déjà fait il y a des années … ) ici dopée à l’hyperbole ( …à l’âge de pierre » ).

Parce que j’ai une certaine tendresse pour la minimisation, je me souviens de celui-ci utilisé par une jeune femme pour désarmer H. : « ça ne sera pas long , juste le temps de t’embrasser » . Je la soupçonnais d’avoir étudié la frontière à ne pas dépasser pour réussir son effet, celle qui se situe à peu près entre désarmer et amadouer.

30/06/2012

Genre

En ce week-end de marche des fiertés où la joie s’imprègne de militantisme, c’est le moment de partager la fable "l'arobase et l'esperluette" consignée par Gérard Genette dans son dernier opus qui apporte une ardente contribution au débat sur la question du genre.

"Une @robase aimait une e&sperluette, et, ce dit-on, elle en était aimée

Mais, un beau jour, cette étrange bluette, fut découverte et fort blâmée,

Quoi, disait-on, ce feu contre-nature, où tant de paille allume tant de foin

Nous priverait d'une progéniture, dont la pays a tant besoin?

Heureusement, poète aux idées larges, ayant vu le cas tourner au vilain,

Raymond Quenelle inscrivit dans la marge: Arobase est un nom masculin.

Ainsi réglé par décret poétique, notre affaire eut un heureux dénouement,

Car, reconnus couple typographique, nos deux amis eurent beaucoup d'enfants.

Moralité: amants, heureux amants, la fable est-elle obscure?

Accouplez-vous sans embarras, de votre sexe n'ayez cure,

Un poète s'en chargera".

29/01/2012

chromater l'Escaut

Lescaut.jpg

Bord de l’Escaut, 100% = 3h

Le chromateur est un instrument expérimental qui découpe empiriquement le temps à partir des couleurs, ou plutôt des sensations visuelles. Il est construit sur le même modèle que le chronodeur qui découpait le temps à partir des parfums. Il est inutile,  donc totalement indispensable à la manifestation de ce qui reste caché .

Réverbération de la lumière sur l’eau du canal engourdi, une vapeur d’argent enveloppe de fausses silhouettes sur de vraies péniches 23%

Vivacité du rouge, du jaune de l’orangé, toutes les couleurs chaudes et  argileuses des briques qui ont pignon sur rue 19%

Aquarelle flamande dans ses yeux, le gris lentement attiré par le bleu (détail d’un tableau qu’elle préserve depuis longtemps) 17%

Vert terni des sédiments au fond d'un bassin durablement pollué 7%

Saturation turquoise sur la tunique de la reine de l’estaminet qui sourit mais dont le regard dit Non 5%

Pigment ambré et flottant, restituant ses particules ivres au fond d’un verre trappiste 5%

Absorption indigo de l’encre de son stylo sur l’envers de ma main lorsqu’elle prend mon corps pour un buvard 3%

Craie blanche d’une voilette inattendue 1%

Colorant (ultra puissant) de la vie au large 20%.

 

13/06/2011

Tentative d’épuisement d’une minute de sa trentaine*

Jour : 11.06.2011

Heure : 06h28 à 06h29

Lieu : « une chambre à soi » 

Temps : il ne pleut pas

Dehors, sirène lointaine d’un bateau invisible. La délimitation sonore d’un quartier, d’une maison dans la ville, d’une chambre en haut de la maison. Fenêtre ouverte sur le ciel, traversée par un faisceau de lumière qui reste planté à la verticale comme une épée blanche entre l’escalier et le lit. C’est une protection immatérielle dont le halo blême épaissi par la nuit trainante glisse lentement le long de la lame jusqu'au parquet. Elle est endormie; je vois bien l’enveloppement de peinture nocturne de son bras en plongée, il ressemble à une branche de bouleau mais la main racinaire n’agrippe rien. Elle pend, touche le vide et prolonge l’accalmie du moment. Caresse sans fond qui pourrait inventer une nouvelle peau pour la recevoir. Pourtant elle ne le fait pas, elle ne confond pas le vide et l’absence, elle connait la différence et repose subtilement dans la légèreté d’un espace inoccupé. Elle est tranquille. L’autre main ce n’est pas du tout la même histoire. Ongles peints nacrés, elle agrippe les draps, et dévore la nuit. Nous nous voyons si peu alors que je m'expose si souvent pour me frayer un chemin parmi les envies des autres, leurs frayeurs et aussi leurs échanges de pouvoir. Alors que fais-tu ce soir ? Rejoins-moi. Ton corps sera autour de moi comme une nouvelle carapace. Se reposer prend trop de temps, se reposer aura le dernier mot, il nous faut faire un raid nocturne, débarquer les valises prêtes au départ et armées jusqu’aux dents, armées du désir de se rejoindre.

Couleurs : blancs rayons, parquet sombre pétrole, draps bleus et gris, abat-jour perlé, table de chevet daim,  ciel gris astrakan, cheveux bruns, ongles nacrés, étoiles points métalliques.

Trajectoires : le bras gauche va en bas, le bras droit part en angle, le rayon de lune descend à pic, la rumeur de la ville monte, naissante.

 Et puis plus rien. Si, la minute suivante.

 *Voir Perec, of course.

27/06/2010

Référence absente

Je vis depuis quelques jours dans une maison proche de la mer. La dernière fois, le voisinage se réduisait à quelques chèvres et maintenant des ruelles poussent sur le dos de la ville. Le passage quotidien du ferry donne des ailes au tourisme. Papillon convoité. Le jardin est aussi sec la nuit que le jour quand la pénombre recouvre la colline et la chapelle d’un drap tiède. Je m’assieds sur le mur qui forme un coude pâle sous le bougainvillier avec l’envie d’écrire, une envie connue qui guide hors de la paresse puis beaucoup plus loin. Des fleurs pleuvent, elles ont tâché le passage, corolles noir sanguin, pulpétales, autant d’allées et venues entre le port et la cuisine, autant de souvenirs de France questionnés par les pas. Les bouteilles vides sont entassées dans la terre, fourmis collées au goulot en overdose de sucre, le résiné jamais terminé rattrapé par la chaleur. A coté une tunique froissée, enveloppe crasseuse de la marche de la journée, pend sur une branche. Le figuier semble furieux, il retient comme une ceinture de force les pierres plates du muret voisin et projette à cette heure tardive son théâtre d’ombres sur la chaux. Le figuier se souvient de tout. Son ombre a abrité les amours des guerriers comme ceux des servantes, confidences d’Oenone tentant en vain de sauver Phèdre. Ses feuilles se battent en silence, elles se battent contre l’oubli de ce qui est bon et de ce qui fait vivre, croisant leurs folioles charnues, humanoïdes, généreuses. Une plénitude passagère m'envahit devant le faste du coucher du soleil, rougeur vacillante et la surface de mon désir perd en relief, perd en ardeur. Elle s'aplatit pour ressembler la mer, ce soir parfaitement lisse. Inoffensive beauté de l'instant qui passe. Désir retenu dans la main de la nature.

Je cherche cette page sans attaches où ne poussent que des mots. Dans l'abandon de toute relation réelle et surtout des conditions de sa vérité. On y trouverait un figuier, un débarcadère et une narratrice qui n'est pas l'auteur. La réalité cesserait un instant de naturaliser les mots. Et puis après? Et puis, par un inconcevable hasard, elle la croiserait sans le savoir, dans un livre jamais lu débusqué dans le fouillis d’un kiosque francophone à des centaines de kilomètres de Paris et elle la parcourrait distraitement, presque indifférente, sans y voir de référence personnelle, dans l'oubli de toute situation vécue, a fortiori de mon nom.

10/01/2010

Hiatus

Expressions.jpg.jpgLa photo qui bride le regard rate en partie sa cible. En nous privant d'une expression au profit d'une pose , leurs visages ne nous parlent pas. Ils n'ajoutent rien à la mise en scène, au décor et à l'éclairage qui font la composition parfaite  et scolaire de ce diorama hollywoodien. Que pourrait réveler leur expression? Tout ce qui laisse libre cours au fleuve de l'imagination de celui qui la reçoit:

Lui> Il était certain de la trouver encore une fois devant lui, cette fille froide et maladroite,  empruntée aux contes qu'il se racontait petit. Puisqu'elle était perdue, aveuglée par sa propre intelligence, n'était-il pas là pour lui montrer la route? La route est noire, lumineuse puis noire noire à nouveau, ce clignotement assorti à la vie si tant est qu'on s'intéresse un minimum à sa terrible splendeur et qu'on accepte de s'en vêtir. C'est un vêtement chaud contre l'ignominie des hommes. Peu importait le repas dégueulasse servi ici, il resterait quand même. Elle était bien le dernier lien qu'il avait avec lui-même»

Elle>  Ainsi avait-elle imaginé ne jamais revenir ici? Quelle idiote, il avait éveillé en elle un débat de conscience si vigoureux qu'il lui permettait de masquer le vide béant de son existence. Quelle allégresse? Quelle noble joie quotidienne? Elle avait beau chercher ailleurs , par la paisible entremise des circonstances, pour se sentir vivante, il n'y avait qu'auprès de lui qu'elle retrouvait cette abjecte délivrance. »

Seulement voilà, sans expression, cette photo n'en est pas une. C'est une image métaphorique qui dit : le monde est coupé en deux entre le désir et son objet.

[Très bonne année à tous]

Source: Empire Magazine 20è anniversaire

04/11/2009

Catimiracles

219.jpgLe catimiracle est un étonnement solitaire.

Imprévu et intériorisé, il n’est pas nécessairement lié à un plaisir même s'il est plutôt positif. Il  rappelle qu'il existe des similitudes sous la surface ébahie de certains moments. L'étonnement passe, la structure s'enracine.

Je suppose qu’on pourrait en faire une taxinomie personnelle -catimiracle des sens, de l’enfance, du langage, des hôtels, de l'attente, d'un amour.

Trouver le mot qui porte la phrase aux nues , après avoir barboté longtemps.

En forêt, prendre une feuille pour un cèpe ( et réciproquement).

Capter le regard de compassion d’un inconnu à un autre en plein embarras, ou à Châtelet les Halles station orgiaque.

Capter le regard d'un nageur sous l'eau.

Une caresse soudain débarrassée des promesses encombrantes du langage.

Un mot soudain débarrassé des promesses encombrantes du corps.

Elucider la légende d’un dessin d’école, elle dit « jeux de musclement ».

Se souvenir par ricochet des sens. Le nom d'une ville grâce à un chant, d’un fleuve grâce à un parfum ( en faire une expérience: le Tage, Ph neutre). Se souvenir d'un plaisir grâce à une douleur.

Se souvenir par procuration (grâce à lui, particulierement aujourd'hui). Le bassin d’Arcachon avant guerre.

Rougir d’une ingénuité ( de préférence celle d’une femme). Réaliser que l’on rêve en rêve.

Toute bienveillance qui vient surprendre et mordre un trop long moment de solitude.

08/10/2009

Poème de RER*

Distance1.jpgUn poème de RER est un récit court qui s'écrit durant un trajet de RER (hors corrections) et doit contenir au moins un palindrome. Pour le reste, chacun fait bien ce qu'il veut.

Ce matin, la figure qui domine le wagon est un homme sec au col de veston relevé sur un sourire satisfait inséparable de l'expression de son visage. Tous ses covoituriers semblent se poser obliquement la même question.

D'où lui vient cet irritant et misérable triomphe?

Sans le connaître, nous nous méfions déjà de lui. Son air n'appartient pas à la routine d'un trajet qui éventre les heures et laisse leurs coquilles vides le long des voies ferrées. Sa figure offre plutôt le spectacle ambigu d'un état de béatitude propre à certaines révélations telles qu'on peut les voir dans les peintures de la Renaissance. A quoi peut-il penser ? Peut-être est-il simplement habité par le plaisir de l'itinérance : hier j'étais à Rome et ce matin ici dans le train qui roule vers Paris. Son corps, en contraste, semble trop tendu, maintenu en avant par le corset invisible du mouvement de la machine. Le sourire est ailleurs mais le corps résiste, il sait qu’il est en prise avec la médiocrité d’un espace bruyant et confiné, en position centrale, visé par la répétition hostile des gestes et des regards. Le sourire lui s’évade à l’intérieur, inaccessible et fuyant. Le sourire n’est pas adressé ( c'est une lettre sans adresse), et cette attention manquante suscite beaucoup d’intérêt. Finalement la scène faiblit d’elle même, il ne se passe plus rien. Tout le monde se détourne juste au moment où survient un catimiracle ( un miracle en catimini). Il attrape un téléphone dans une sacoche repliée derrière son dos comme un appendice, et dit cette fois très sérieusement:

« Il n'y a pas grand monde sur la Macédoine. Je répète. Il n'y a pas grand monde sur la Macédoine. »

Au-delà de toute intention de communication, la véritable magie des mots opère vraiment par surprise, elle ne s’encombre pas de son contexte d’ énonciation, elle déferle à l’improviste dans la conversation comme une vague en recouvre une autre, elle s’exerce sans instruments, souvent sans réponse et parfois sans auditoire.

* Le poème de metro est un texte sous contrainte inventé par L’OuLiPo . Normalement le poème compte autant de vers que le voyage compte de stations de metro moins une. Il ne faut pas transcrire quand la rame est en marche. Il ne faut pas composer quand la rame est arrêtée ( là amusez-vous).Le poème de RER est une version banlieusarde du poème de metro.

24/04/2009

On a le temps

DSCF2973bis.jpgDans la châtaigneraie, nous avons le temps, presque tout le temps qu'il est possible de perdre sans avoir de doublure. C'est profondément terrien, relaxant, sans interprétation. En somme parfaitement thérapeutique. Le temps de voir une saison se mélanger à une autre comme une succession de pochoirs sur la peau changeante de la montagne. Un peu plus tôt, le temps de boire son café au chant du coq en réglant le regard sur le lointain (instrument à la peine ou mauvais réglages ? je souris de cet effort entier mais inutile) . Le temps de suivre le ruisseau détourné qui, dirait-on, flotte au dessus de son lit et n'est plus que le fantôme de lui-même, avaleur de contreforts et d'histoires de bergers. Le temps d'emprunter les anciens chemins de contrebande, savamment recyclés pour les marcheurs, dont le dénivelé est fait pour étourdir, la sinuosité pour perdre. Lorsque la lumière, subtile, décline imperceptiblement entre les arbres, il semble que la nature se mette à  parler avec elle-même et que ce dialogue fait de bruits nous pousse gentiment dehors. On a le temps de rentrer!  Et là une phrase de Borges refait surface : «sur le cadran solaire d'un jardin anglais est écrit: it's later than you think..il est plus tard que vous ne pensez...et l'on sent comme une légère menace non? »  car si vous avez tout le temps, vous êtes en retard sur l’instant, vous l'avez déjà laissé filer. Même ici, ingérence des mots dans mon lâcher prise.

18/02/2009

Objet amoureux

La brique qu'elle lance fait irruption dans mon espace brisant quelque chose au passage ( ma rêverie, ma conversation, mon moment, mon écriture etc.) et prend la forme d'un pan de réalité brute, étranger, presque obscène qui a chuté et se tient maintenant là ( dans ma rêverie, ma conversation, mon moment etc.). Par cette action très directe ( telle joie, telle peine) elle, l'amoureuse, rappelle qu'elle existe ici aussi et que son improvisation ( n'importe quel « jeté de cube ») est un moyen d'entrer en relation .

(1) D'abord je nie l'existence du cube: il va repartir aussi vite qu'il est venu puisqu'il me gène. Il fait obstruction à mon désir égoïste ( d'être seule, d'être obtuse, d'être ailleurs, de mystifier etc.) et je l'ignore comme une requête incertaine et préfère mettre son appel en sourdine ( je manque d'empathie ). (2) Quand je réalise enfin qu'il est là, l'objet amoureux, et que mon univers manque d'étanchéité (pardi, puisque j'aime), tout change, tout prend une autre direction ( une autre signification) qui reste pourtant impénétrable à cet instant (3) Je m'interroge sur les moyens d'intégrer (de faire disparaître) le cube : l'englober (pudiquement) ou le renvoyer (lâchement) à son expéditrice alors que je devrais plutôt m'interroger sur les raisons de son existence entre elle et moi .(4) Curieusement, lorsque je renonce à vouloir détruire le cube ( je le considère), il disparaît.

25/01/2009

Astrabèle

070_on.jpgElle avait parfois l'impression d'abandonner la recette apprise de sa mère comme le crustacé change de coquille pour trouver plus d'ampleur et fuir la mollesse d'une constitution. Car en dépit de la force gravitatoire de la tradition familiale, elle s’arrache en cherchant une autre forme de goût, celle qui jubile en donnant une meilleure place à l'improvisation, celle qui sensualise en invitant à reconnaître les balises charnelles qui ont encouragé ses gestes. Bizarrement, en ce matin d'hiver juste bon à écosser les fèves, la cuisine est une roche chaude, floquée d'astéroïdes vivants de l'eau de mer, agrippés aux parois et secoués en dessous par les courants venus du large, et le coquillage qui se nomme oreille de venus sur les îles éoliennes laisse filtrer jusqu' à mon fauteuil un éboulis de sons: le bruit sec des ustensiles, des voix et de l'eau bouillie. Et voilà un plaisir d'autant plus grand pour une cuisinière comme moi qui rate par absence totale de spontanéité, de patienter en planant dans l'antichambre du goût tout en compilant frénétiquement les détails de la mise en scène avec cette espèce de soif qui caractérise bien l'impatience.

La recette est simple, des huitres chaudes dont la salinité va être prise au piège du mélange en bouche.

L'ébauche de cette recette qu'elle exécute ici, sereinement dans sa cuisine face à un public d'intimes, a vu le jour devant une petite dizaine de catalans et quelques touristes engourdis par la fatigue dans un restaurant du Barrio gotic qui avait pour spécialité de dévoiler une autre carte après le deuxième service. Cette mystérieuse carte du troisième service était vierge de tout ce qui faisait les deux premières puisque ses pages aux formes alambiquées et calligraphiées à la plume décrivaient le menu énigmatique de recettes IMPOSSIBLES.  Le patron, plutôt remonté malgré l’heure, vantait à grand renfort de liqueur de grenache, les agapes confidentielles et littéraires qui se déroulaient il y a longtemps dans la cave de son restaurant et dont la carte était (c’est certain voyez-vous ) la preuve scripturale. En consultant cette relique, sûrement dans une pulsion de dévotion au fantasmoment, nous avons tous été tenté nous dire qu’il ne s’agissait pas d’une fiction -mais quoi alors ?- puis dans les ombres ondulantes, carrément endrapantes, dignes d’un décor de Gaudi, la carte est passée de mains en mains caressée comme une peau et nous l'avons parcourue en découvrant une nouvelle fois l’alphabet et le plaisir d’ouvrir l’univers des comestibles à la première page. Il y avait de nombreux mets pris aux filets des mots et prêts à être transformés, de la viande de mouton, des légumes, des figues, mais le premier plat s’appelait Astrabèle et sous-titrait petitement:

Coquillage contenant le monde dont la valve doit être cuite sur des charbons ardents.

En coin je l’ai vue sourire et soudain quelqu'un s'est écrié « Amenez des citrons! » et nous l'avons tous regardé comme de vrais possédés. Ce qui avait démarré par quelques tapas sur un coin de bar se terminait par la résurrection imprévisible d'une société conchylicole secrète. S'est-elle mise à cuisiner l’intérieur des coquillages ce jour là, par contorsion autour d'un moment? Les huitres ( les coques et les buccins et ..) ont été célébrées avec prolixité comme on remplit son verre, son calepin, le ventre d’un bateau de merveilles ramenées du bout du monde, et depuis quand je l'ouvre au couteau, Astrabèle est un mot plein.