18.08.2008

Toutes les villes s'appellent Chora

200_04220120.JPGRéponse à P.

Qu'as-tu gardé en poche ? Toutes les villes grecques et un ticket de ferry ( les trois autres sont dans la mienne, les citrons charnus dans le sac à dos). Le territoire grec porte un nom d'acrobate, Chora ( Le Ch s'écrit X et se prononce HR, ce qui n'arrange pas tes affaires ). Comme dans les contes, tu as abordé cinq fois cinq îles. A la cinquième île d'Egée où tu accostais un soir encore une fois avec moi dans le dernier effort d’un moteur tachycardique, ayant gravit puis descendu les marches ébréchées par les pas invisibles du soleil sans jamais te perdre dans l'enroulement des ruelles, réalisais-tu avoir visité encore une fois LA MEME ville ?

La même ville. Le même nom, mais pas le même endroit.

Chora est perchée pour être difficile à atteindre. Chora est un nid, puis l'idée qu’on se fait d'un nid où habiteraient des hommes. L’idée a du précéder le lieu pour se confondre autant. Ici, là-haut, en discutant avec CK ( ou avec A. plus loin sur une autre île) et à écouter l’inventaire mélodieux de leur vie sur le fond blanc de la même place, cette agora répétée à l’infini grec, je me dis maintenant que c’est une façon unique de laisser au voyageur la liberté de raconter l’histoire en leur offrant juste un détail qui donnera corps au moment, celui que tu t'échines à inventer inlassablement, leur montrant toutes choses sans les nommer, en libérant le fatras encombrant d’une vie ( je devrais dire, le fatras de vivre) sans la rigidité du cadre.

Deux bras de sable ceinturent les flancs en arrête de la Chora d'Andros, l'un est peuplé par une colonie de tortues. Il est impossible de le savoir sans y avoir marché. De l’autre côté, l’hôtel au nom oublié tombe en ruine devant le pigeonnier d’une manière affreusement poétique qui me contamine d’une envie littéraire à chaque aller-retour de l’épicerie . Chora de Sifnos s'appelle aussi Apollonia pour ses parures de fleurs qui ressemblent à la toile damassée aux hanches d'un dieu amoureux, mais la Chora au Kastro entre la mer et les cieux a ta préférence parce que tu y as observé un homme peindre avec la lenteur d'un songe une des six cent marches menant à la petite chapelle orthodoxe posée là sur sa tête, poséidon!

Pour une fois en te lisant, je sens que tu t’autorises un prête-nom, Chora. Tu en as hérité puisqu'il suscite chez toi une forme d’ordination naturelle des émotions. Quand tu endosses cet héritage, j'ai l'impression de te connaître depuis toujours.

25.04.2007

Irène à Phira


 

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L'hydroglisseur est désormais sponsorisé par Vodaphone, mais Irène n'a pas changé. Elle pose ses mains sur le muret qui la sépare de l'Egée, absolument offerte à l'écoute d'un appel. Sa réalité se laisse déborder par cette poésie intime et authentique contenue dans les vents et, comme à chaque fois, elle ouvre ses mains aux visiteurs.  Hospitalière, elle laissera ses hôtes prendre leur place en leur faisant croire qu'ils ont choisi de le faire. Irène sait qu'aucun échange n'est anodin, sa parole est acquise aux étrangers (philoxenia, rooms to rent) et elle veille à ramener dans sa nasse les questions égarées par les malfaçons des traductions trop rapides.

Ti  perimenis. Et si tu attendais un peu?

Il est temps d'allumer la dernière karelia du paquet, une lampe à huile, un bâton d'encens, ce souvenir éteint à Thessalonique, pour comprendre la ponctuation grecque: un rappel cyclique au passé.

Dans ce village né du chaos, accroché au bord du ciel, grimpant et persistant,  Irène parcourt le chemin de garde de l'histoire comme Antigone parcourt les murs d'argile de la cité. Ici, elle tient une taverne en famille, des chambres ou une galerie d'art sur la caldeira, ses cheveux ramenés sous une étoffe bleue comme l'ont portée les pretresses avant elle, un téléphone portable à la ceinture et les pieds nus de celles au pigment fragile des fresques d'Akrotiri. Est-ce dans les plis de cette éternité que tu as réussi à dresser la table du quotidien? Si le destin est un atelier grec, au milieu de tous les travaux inachevés de ma vie, je reviens (encore une fois!) chercher une réponse sacrée auprès de toi.