08.10.2009
Poème de RER*
Un poème de RER est un récit court qui s'écrit durant un trajet de RER (hors corrections) et doit contenir au moins un palindrome. Pour le reste, chacun fait bien ce qu'il veut.
Ce matin, la figure qui domine le wagon est un homme sec au col de veston relevé sur un sourire satisfait inséparable de l'expression de son visage. Tous ses covoituriers semblent se poser obliquement la même question.
D'où lui vient cet irritant et misérable triomphe?
Sans le connaître, nous nous méfions déjà de lui. Son air n'appartient pas à la routine d'un trajet qui éventre les heures et laisse leurs coquilles vides le long des voies ferrées. Sa figure offre plutôt le spectacle ambigu d'un état de béatitude propre à certaines révélations telles qu'on peut les voir dans les peintures de la Renaissance. A quoi peut-il penser ? Peut-être est-il simplement habité par le plaisir de l'itinérance : hier j'étais à Rome et ce matin ici dans le train qui roule vers Paris. Son corps, en contraste, semble trop tendu, maintenu en avant par le corset invisible du mouvement de la machine. Le sourire est ailleurs mais le corps résiste, il sait qu’il est en prise avec la médiocrité d’un espace bruyant et confiné, en position centrale, visé par la répétition hostile des gestes et des regards. Le sourire lui s’évade à l’intérieur, inaccessible et fuyant. Le sourire n’est pas adressé ( c'est une lettre sans adresse), et cette attention manquante suscite beaucoup d’intérêt. Finalement la scène faiblit d’elle même, il ne se passe plus rien. Tout le monde se détourne juste au moment où survient un catimiracle ( un miracle en catimini). Il attrape un téléphone dans une sacoche repliée derrière son dos comme un appendice, et dit cette fois très sérieusement:
« Il n'y a pas grand monde sur la Macédoine. Je répète. Il n'y a pas grand monde sur la Macédoine. »
Au-delà de toute intention de communication, la véritable magie des mots opère vraiment par surprise, elle ne s’encombre pas de son contexte d’ énonciation, elle déferle à l’improviste dans la conversation comme une vague en recouvre une autre, elle s’exerce sans instruments, souvent sans réponse et parfois sans auditoire.
* Le poème de metro est un texte sous contrainte inventé par L’OuLiPo . Normalement le poème compte autant de vers que le voyage compte de stations de metro moins une. Il ne faut pas transcrire quand la rame est en marche. Il ne faut pas composer quand la rame est arrêtée ( là amusez-vous).Le poème de RER est une version banlieusarde du poème de metro.
22:07 | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : oulipo
03.07.2007
Devoirs oulipiens de vacances
Comme mon avatar vit dans un monde de mots, je me demandais si je pouvais écrire une histoire avec les lettres de son nom*. Sacha Cythere. Un joli nom, brodé au revers de ma réalité, mais difficile à pratiquer lexicalement. SACHYTER. RETYHCAS. Trois voyelles et cinq consonnes, c’est maigre pour écrire une histoire. Par exemple je ne peux pas écrire une histoire basque, manque le X. Pire, je ne peux pas dire JE, ni TU. Ni ELLE. Impensable. Pourtant comme dans tous les jeux, la contrainte procure tout à trac... du plaisir.
Ce sac y est ? Sache y caser ce chat. Terre ! Ah ?
Coriace. Un vrai bondage fictionnel qui peut aussi fonctionner dans l'autres sens: écrire SANS les lettres qui y figurent (un octo-lipogramme* en s,a,c,h,y,t,e,r) et s'approprier un peu plus de la moitié de l'alphabet. S'imaginer y gagner en souplesse et découvrir que ça s'avère plus difficile que prévu, car A et E règnent en maîtresses dans les coulisses du monde des mots.
Je vise plus simple. Ma contrainte oulipienne du jour est serrée juste ce qu'il faut pour qu'elle me donne l'impression de souffler sur les braises d'un feu étouffé. Bien proportionnée, pas de démesure avant l’été, mais un peu cabotine quand même. Démarrer chaque mot par une lettre du nom de mon avatar dans une alternance raisonnée en formation pyramidale librement organisée. En faire une déclaration. Pour corser, je dois écrire dans un lieu qui ne soit pas immobile ( train, avion, ferry, ascenseur, tapis roulant etc.). Mais ça, c'est subsidiaire. A chacune ses petites manies.
AAAAAAAA (x8)
CCCCCCC (x7)
EEEEEE (x6)
SSSSS (x5)
TTTT (x4)
RRR (x3)
HH (x2)
Y (x1)
l'Express Skopelitis relie Athènes à Schinoussa en changeant, chaque semaine, sa route. Chaque étape traduit cette confrontation amoureuse avec toi. Aventure hasardeuse, simulacre aux yeux étrangers, ce transport Egéien est, comme toi, réticent à accepter l'Habitude.
Bien sur comme c’est bientôt les vacances, ne pas prendre l'exercice au pied de la lettre.
* Voir par exemple Georges Perec et la fameuse contrainte du lipogramme en E de "la disparition" ( un lipogramme est un texte interdisant une ou plusieurs lettres)
13:00 | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : oulipo


